Migration forcée, une problématique aux multiples facettes

L’Ouganda est le premier pays africain en termes de nombre de réfugiés, et le 3ème au monde, avec plus d’1.3 millions de personnes accueillies. Ces réfugiés proviennent de 30 pays différents, République démocratique du Congo en tête. Autant dire que la problématique des réfugiés est constamment sur la table, surtout dans un pays qui peine déjà à couvrir les besoins de sa population indigène grandissante.

Refugee Law Project (RLP), partenaire d’Eirene dans les Grands Lacs et organisation reconnue pour la qualité de ses recherches et de son travail de terrain auprès des réfugiés en Ouganda, organise régulièrement des conférences sur le sujet des migrations forcées. J’ai eu la chance de participer à la dernière en date, qui marquait aussi le 20ème anniversaire d’une organisation qui a su se placer comme un acteur majeur dans le domaine au fils des ans et continue de se renforcer.

Ainsi, pendant deux jours intenses, de multiples acteurs de la société civile et du gouvernement, ainsi que des représentants de groupes de réfugiés, ont discuté et débattu autour de nombreuses questions qui demeurent ouvertes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le sujet est épineux. S’il m’est impossible de résumer en quelques lignes tout ce qui s’est dit durant cette conférence, il apparait clair que venir en aide aux réfugiés requiert une approche holistique prenant en considération les caractéristiques spécifiques de cette population.

S’il est vrai que nombre des problèmes rencontrés par les réfugiés se retrouvent aussi parmi les populations indigènes en Ouganda, le fait de ne pas savoir de quoi leur lendemain sera fait rajoute un niveau de difficulté non-négligeable. Pour paraphraser C. Dolan, directeur de RLP, chaque être humain a besoin de faire des plans pour son futur. Cet état de conscience nécessaire est violemment retiré aux réfugiés, qui ne sont plus en mesure de se projeter, ni eux-mêmes ni leurs enfants, dans un futur plus radieux.

Entre potentiel retour au pays, établissement définitif dans le premier pays d’accueil ou dans un pays tiers, il est difficile d’y voir clair, d’autant que chaque option comporte son lot de difficultés. Langue, accès au marché du travail, éducation, processus administratif et j’en passe sont autant de challenges qui prennent différentes formes en fonction des options à disposition, toutes désagréables. Durant le cycle de conférences, plusieurs réfugiés ont témoigné du sentiment de solitude et d’être totalement perdus à leur arrivée en Ouganda. Si certains services sont censés être gratuits, la réalité est parfois plus coriace. La barrière du langage est par excellence une sérieuse entrave à l’intégration.

L’aspect  psychologique a aussi été abordé, celui-là ayant été passablement négligé dans les interventions humanitaires auprès de groupes de réfugiés par le passé. Outre des difficultés inhérentes à leur statut même de déplacés, ils emportent souvent avec eux sur la route les blessures du passé, conséquences directes des conditions les ayant poussés au départ. Les potentiels traumatismes dont souffrent beaucoup de réfugiés doivent absolument être pris en compte et traité du mieux possible, même si l’on imagine bien le titanisme de la tâche.

Accueillir des réfugiés ne va pas sans poser de problèmes au niveau des populations locales. Quand on voit déjà les réactions de certains de nos compatriotes à l’idée de l’ouverture d’un centre qui accueillerait 50 personnes au milieu de la brousse suisse allemande, on imagine facilement les réactions négatives qui peuvent surgir dans un pays comme l’Ouganda. Si l’Ouganda a une longue tradition d’ouverture et d’accueil, les populations locales se plaignent parfois qu’un meilleur traitement soit réservé aux réfugiés qu’à eux-mêmes (Adjumani, au nord du pays, compte par exemple plus de 60% de réfugiés). Cela n’est bien-sûr pas sans fondements et doit être pris en considération lors des projets visant à faciliter l’intégration des réfugiés, qu’ils émanent de quelques individus, de la société civile ou du gouvernement.

Si des sujets tels que l’accès au marché du travail, l’accès aux soins ou encore l’éducation mériteraient qu’on leur consacre quelques lignes, je vais néanmoins me permettre de les mettre de côté pour en venir directement à deux points conclusifs. D’une part, au vu des estimations de l’ONU qui parlent de plusieurs centaines de millions de réfugiés climatiques à venir (à mon avis, ces estimations sous-estiment l’ampleur des vagues de déplacés internes et externes auxquelles il faut s’attendre – prenez juste l’Inde et le Bengladesh et les chiffres s’envolent), il est évident que la problématique des migrations forcées n’est pas prête d’être résolue.

Notons à cet égard la particularité des réfugiés climatiques, pour qui le retour au pays ne sera certainement pas une option. Cela ne va en rien aider à leur garantir un endroit où vivre en paix et serein. Quand on voit la manière avec laquelle l’occident ferme ses portes aux pauvres bougres qui prennent tous les risques du monde en échange d’un peu d’espoir, il y a de quoi s’inquiéter du bain de sang qui risque de se produire, dussent des millions de personnes innocentes venir frapper à notre porte sans possibilité de faire marche arrière.

D’autre part, je finirai par relever qu’il est de tout même pour le moins dérangeant qu’un pays comme l’Ouganda, au prise avec de nombreux problèmes internes, accueillent autant de réfugiés sur son terrain, et que si peu d’entre eux se voient offrir la possibilité de s’établir en occident. La dernière théorie en date du gouvernement suisse en la matière est qu’il faille les aider chez eux afin qu’ils ne viennent pas en Suisse. Evidemment, il s’agit là d’une solution optimale, mais peu au fait de la réalité de beaucoup de réfugiés. Parfois, rester n’est tout simplement pas possible. A nous de savoir si nous acceptons de voir ces gens mourir sur la route de l’espoir ou si nous sommes prêts à les considérer comme nos égaux et leur venir en aide efficacement. Il n’est guère raisonnable qu’un pays comme l’Ouganda porte seul un tel fardeau.

-Gaetan-

N.B. Selon un rapport de l’ONU, le Canada est en tête des pays acceptant le plus de réfugiés dans le cadre de réinstallations permanentes, avec plus de 28’000 personnes admises en 2018. Cela n’a pas été sans une certaine animosité de la population locale, surtout au Québec et en Ontario, deux provinces particulièrement concernées. Durant l’été 2019, environ 250 demandeurs d’asile ont débarqué chaque jour à Montréal. Il s’agissait principalement de réfugiés haïtiens fuyant les Etats-Unis.