Ma vie dans le bus 2

Après un réconfortant moment passé au Consulat Suisse, oasis de paix où la logique administrative règne au milieu d’un océan de non-sens, me revoilà sur la route pour un énième trajet Kampala-Gulu. A chaque fois je meurs un peu plus à l’intérieur. Ce n’est certes pas l’enfer, en voyage c’est même amusant, mais quand on vit sur place le plaisir fait rapidement place au dépit.

Et cette fois les choses ne sentent pas bon du tout. Appelant la seule compagnie qui trouve encore grâce à mes yeux[1], voilà qu’on me dit que le bus est annulé. Le drame. Je vais devoir me rendre à la station et trouver un bus pour Gulu, assurément avec une compagnie qui a causé du tords à mes nerfs par le passé. Le tout avec 20 kilos de bouffe pour chat dans le sac[2].

Le premier gros challenge, c’est la station de bus en elle-même. D’habitude j’enfonce mes écouteurs jusqu’au cerveau, regarde par terre avec une main sur mon porte-monnaie et fonce droit vers mon bus afin d’éviter les dizaines de types inutiles qui tente d’attirer lourdement mon attention. Leur but premier est d’obtenir une compensation dérisoire en amenant un client auprès d’une compagnie. Ils espèrent aussi vainement recevoir un petit billet de la part du client lui-même. Enfin, s’ils peuvent en dépouiller deux ou trois dans la journée, c’est les beans sur le posho. Certes, ce sont de pauvres bougres qui ne trouvent pas de travail même s’ils ne doivent pas beaucoup chercher et j’essaie de faire preuve d’empathie, mais ils sont suffisamment pénibles pour que je les haïsse un peu sans trop de remords[3].

Tenant ces bougres à distance, je m’arrête vers le premier bus. Cette compagnie a fait un vilain coup à Emma  par le passé et ne m’a pas épargné non plus, mais mon sac est lourd et il fait chaud. On me dit que le bus partira à 13h. Très bien. Je le croirai quand je le verrai. Je m’infiltre parmi les paquets qui jonchent le sol (jamais un bon signe) et m’enfile dans le bus. Comme d’habitude, mon sens olfactif me fait savoir qu’il n’apprécie guère les lieux. Alors que je tente d’enfoncer mon sac plein de délicieuse nourriture pour Tyrion au dessus des sièges, un hawker (vendeur ennuyeux décrit plus haut) ne l’entend pas de cette oreille. Convaincu que la richesse l’attend au fond du bus, le voilà qui commence à me pousser et forcer le passage. Il est pourtant évident, compte-tenu de l’étroitesse de l’allée, que cela n’est guère possible, et qu’un peu de patience est requise. Je prends mon temps juste pour l’emmerder et m’assure bien qu’il ne passera pas. Oeil pour oeil.

Une fois assis, voilà qu’une femme aux fondations volumineuses vient occuper sa place près de la fenêtre, là où j’espérais naïvement pouvoir rester. Au moins, elle m’est plutôt sympathique et ne sent pas le cercueil comme mon voisin de la semaine d’avant. Ça sera donc l’allée et la barre en métal amovible qui m’en sépare. Le fait de pouvoir ainsi étendre au moins une jambe compense à peine les aléas répétés des hawkers qui deviennent de plus en plus insupportables à mesure que la température augmente[4]. Les autres passagers ne semblent pas non plus ennuyés par l’idée de me balancer leur sac ou leur veste en pleine face quand ils me passent à côté. Quand ce n’est pas directement leur cul…

J’ai un mauvais pressentiment depuis que j’ai payé le billet et commence à regretter mon choix. Nous ne partons bien-sûr pas à l’heure. Il est maintenant 13:29. Au lieu d’entendre ronronner le moteur, ce sont des coups de marteaux contre la roue avant droite qui rythment l’attente. Chaque bang raisonne à mes oreilles comme une punition, garant d’une attente dont on ignore tout de la durée, si ce n’est que plusieurs heures ne seraient malheureusement pas une surprise. Et évidemment, la compagnie refuserait de me rembourser pour que je tente un autre bus[5]. Je suis donc coincé dans ce bus. Les « muzungus you want a shitty flash disk? » des hawkers me scient les tympans.

J’en profite pour observer un peu le joyeux bordel qui règne dehors. Tout le monde crie, mais les trois-quarts semblent ne rien faire de productif du tout. Les futurs passagers fraîchement arrivés sont happés sur le champ. Les bodas bodas s’amoncellent près de la porte des bus qui débarquent. Les bonnesfemmes vendent de la nourriture peu attrayante, les bonshommes des babioles à l’inutilité qui n’en égale que la piètre qualité. De temps à autre, des cris éclatent et un petit attroupement se forme. Je ne comprends toujours pas à quoi ils jouent, mais les Ougandais aiment bien se taquiner physiquement juste pour s’amuser, en toute amicalité[6]. Quoiqu’il en soit, le spectacle m’est bien trop familier pour être suffisamment divertissant.

On dirait bien qu’il va pleuvoir. Voilà qui ne va pas accélérer les choses. Il est 13h44 et nous n’avons pas bougé d’un mètre. Ma voisine commence à se plaindre. Encore un peu et les gens vont vouloir se faire rembourser en vain, ce qui donne généralement lieu à des échanges verbaux assassins. La dernière fois, il a fallu que la “sécurité” intervienne. Les bangs ont cessé et j’ignore si c’est un bon signe. Soit ça a marché, soit ils ont fini par réaliser qu’un marteau n’était pas l’outil approprié. 50-50. Je m’inquiète juste de voir que le bus n’est de loin pas plein. Cela pourrait bien devenir mon pire trajet si on continue sur la lancée, et la barre est déjà placée haut.

13h59. Le chant des grosses gouttes d’eau battant le toit vient compléter le bruit du marteau qui a repris. Le type doit être trempé jusqu’à l’os et s’obstine malgré tout. Une telle dévotion et un tel amour pour le travail auraient tout de respectable s’ils n’étaient pas délicatement arrosé d’incompétence et d’à-peu-près pas franchement rassurant lorsqu’il s’agit d’une roue. Seules les lampes des poches des hawkers venus en masse se réfugier à l’intérieur éclairent l’obscurité que la tempête en cours impose. Voilà qu’il me pleut sur la gueule. Semblerait que le toit ne soit pas ce qu’on qualifierait de totalement imperméable. Les soupçons d’un trajet peu agréable sont désormais confirmés. Pareil pour ma voisine, qui bataille pour ne pas se faire tremper. La fenêtre ne se ferme pas bien et son sac prend l’eau.

La pluie prend encore de l’ampleur. Les bangs ont cessé. Il y a sans doute une limite à ce que l’homme est prêt à faire pour une roue. Bam, un coup de coude contre mon oreille de la part d’une vendeuse. Pour des excuses, il faudra repasser. Positiver n’est pas toujours simple dans ces conditions, et mon humanité m’autorise sans doute à être un peu sur les nerfs. Sauf que cela ne sert à rien. L’humidité augmente et ma transpiration lui emboîte rapidement le pas. Alors que d’autres bus pour Gulu partent, on ne bouge pas. Je savais que cette compagnie était mauvaise et ai pêché par flemmardise. M’en vouloir n’arrangera rien non plus. Il n’y a rien que je puisse faire si ce n’est travailler ma patience. Il est 14h16, nous sommes toujours en gare, et j’ai déjà mal au cul.

14h17, le moteur s’allume. N’aurons-nous que 77 minutes de retard? Peu probable.

14h28, les derniers hawkers se font foutre dehors et on bouge très gentiment. Plus que 6 heures de trajet (dans le meilleur des cas, auquel le bon sens commande de ne pas prêter attention) avant de rejoindre fantastique épouse et chat enjoué.

22h07, j’arrive enfin à la maison. Le reste du trajet aura été un calvaire. Pris d’une folle envie d’uriner alors que nous étions coincés pendant plus d’une heure dans les bouchons, j’ai dû sauter hors du bus pour me soulager, sinon c’était l’accident. J’ai pu compter sur l’empathie du gardien d’une église qui, en échange d’un modeste billet, m’a laissé me délivrer contre un tas de briques. La quasi moitié du trajet s’est ensuite passée dans la nuit, chose que je cherche en général à éviter absolument. Encore une journée au paradis dans un bus ougandais !


[1] C’est la seule qui n’accepte pas les dizaines d’insupportables vendeurs de merdier inutile qui bloque le passage dans le bus et vous bourrent leurs marchandises sous les yeux en beuglant Muzungu malgré les “I dont give a f*ck about your sh*t” répétés.

[2] Oui, Emma a sauvé l’adorable Tyrion Loïc First of Her Name d’une mort certaine et comme il n’y a pas de nourriture pour chat à Gulu, je profite de mes trajets à Kampala pour faire le plein.

[3] Ils m’énervent au plus haut point. Pas encore descendu du boda qu’ils me demandent déjà si je veux aller à Nairobi ou Arua. Insupportables éléments inutiles ne favorisant pas la tenue d’une certaine logique dans ce temple du bordel.

[4] L’écriture de ce texte est régulièrement interrompue par un paquet de biscuit, une clef USB tombée du camion ou encore une lampe-torche plantée sous mon nez. Simplement ignorer ne marche pas toujours.).

[5] A la décharge des managers, laisser aux employés la possibilité de pratiquer des remboursements, chose aisément falsifiable, seraient sans doute un suicide financier, puisque bien les payer ne semble pas être une option.

[6] Un peu comme quand, âgés de 18 ans, nous nous amusions à enfiler un doigt dans le postérieur vêtu d’un ami qui ne voyait rien venir