La casserole de la discorde

Il y a des jours où le management de projet au nord de l’Ouganda me rappelle la gestion des salles de classe de l’école secondaire, et pas dans leurs heures les plus glorieuses. Plutôt celles où je me voyais confronté au côté obscur de l’adolescence, poussée dans ses retranchements les plus benêts par une tambouille hormonale explosive.

Soyons clair avant d’étaler les détails de ma dernière mésaventure en date. Je m’estime chanceux de travailler avec les collègues qui sont les miens et éprouvent beaucoup d’affection à leur égard. Loin de moi donc l’idée d’en dire du mal, bien au contraire. Mais parfois les choses prennent une tournure chronophage et énergivore capillotractée: l’épisode de la casserole de la discorde vient à cet égard se placer en tête du peloton.

Un nouveau responsable du champ de moringa à Awach, Coco*, a été engagé récemment. Il est autant compétent qu’il est émotif, et tend à s’emporter rapidement. Il a pris la place de James*, qui, après avoir passé 16 ans sous les barreaux et malgré toute la bonne volonté du monde, avait une manière bien à lui de gérer le champ, ma foi loin d’être optimale. James a aussi tendance à se croire toujours un peu chez lui dans le champ et les bâtiments où vit notamment Coco en semaine, quand bien même toutes les clarifications relatives à la fin de son contrat ont été portées à sa connaissance. Ceci, bien-sûr, ne plait pas du tout à Coco, qui se trouve aussi être autant procédural qu’un fonctionnaire helvétique, fait rarissime par ici.

Presque cinq mois après avoir dû quitter les lieux et avec toute la désorganisation qui le caractérise, James se mit en tête de récupérer des affaires laissées sur place. Comme à son habitude, il se pointa directement au champ, ce qui provoqua l’ire de Coco, qui le vira céans en menaçant d’appeler la police. Il faut dire qu’une sombre affaire de braquage vraisemblablement planifié venait de semer le doute parmi l’équipe. Coco était donc à fleur de peau et me contacta immédiatement, la voix toute tremblante. Je lui dis de regrouper les affaires de James et de me les amener au bureau à Gulu le vendredi suivant, jour durant lequel il me fait généralement son rapport hebdomadaire.

Ce fut chose faite. James fut ensuite contacté pour venir directement au bureau, ce qu’il fit quelques jours plus tard. Seulement voilà, il semblait qu’une casserole manquait à l’appel et, à l’en croire, sa femme allait lui voler dessus s’il ne rentrait pas avec. Malgré mes tentatives de lui faire comprendre que je réglerai ça moi-même, me sentant pourtant à bout de nerfs quant à cette histoire et ayant d’autres zèbres à fouetter, il sauta sur sa moto pour se rendre au champ sans crier gare.

Casserole d’emprunt pour illustrer la gravité des problèmes à régler

Pressentant un drame, je m’empressai de contacter Coco, qui réagit comme on pouvait s’y attendre, à savoir mal. Il voulut d’abord appeler la police, alors qu’aucune menace  réelle ne pesait sur lui, si ce n’est l’outrecuidance de James. Il menaça ensuite de virer un employé du champ qui se trouve aussi être le neveu de James, ce que je n’ai à ce jour toujours pas compris. Après dix tentatives, je pus finalement joindre James par téléphone, l’enjoignant de ne pas mettre un orteil au champ, ce qu’il accepta en échange de ma promesse de récupérer sa fameuse casserole.

Le conflit fut évité de peu et je commençais gentiment à ne plus pouvoir entendre parler de cette casserole. Simplement voilà, l’histoire ne s’arrête pas là. En recontactant Coco qui s’était entre temps calmé, il me dit que d’après les employés, cette casserole n’appartenait aucunement à James. Je contactai donc une ancienne collègue qui avait acheté le matériel à l’époque pour tirer cette affaire au clair une bonne fois pour toute. Elle confirma la version des employés. Ce fourbe de James essayait donc de subtiliser une casserole qui n’était pas la sienne. Avec toutes celles qu’il traine déjà, il vaudrait mieux qu’il se méfie de ce genre d’entourloupe.

Connaissant néanmoins la bête et désireux de tourner la page, je pris le parti de la lui donner à contrecœur, de manière à ce qu’il me foute désormais la paix. La casserole de la discorde fut donc transportée jusqu’à Gulu et James pressé de venir la récupérer. A ce jour, elle traine toujours au fond de l’armoire…

 

*Prénoms d’emprunt