Attrape l’eau si tu peux

L’eau c’est la vie. Récemment, j’en ai découvert le sens profond. Gaëtan a mentionné les challenges auxquels nous confronte un apport en électricité sporadique, nous en rappelant constamment que ce qui nous semble acquis reste un luxe pour beaucoup. On doit rationner l’utilisation de nos batteries, recourir au gaz pour bouillir de l’eau affecte le budget et il nous faut souvent nous enfiler dans un petit bouiboui pour bénéficier du générateur. Je pensais que ne pas avoir d’électricité était franchement pénible, mais permettez-moi de vous présenter un problème plus conséquent : la sécheresse.

Ça fait plus de sept semaines qu’on a plus d’eau courante. Cette crise (et c’est bien le mot) est due à un manque d’eau dans la région de Gulu en raison de la sécheresse persistante. Le bruit courait depuis un moment que cela allait se produire, absence de pluie en pleine saison des pluies oblige, problème d’ailleurs récurant ces dernières années. Cette tant attendue saison des pluies auraient dû débuter à la mi-mars au plus tard et s’étendre jusqu’à fin mai. Mais rares furent les gouttes d’eau à venir arroser les environs. Le barrage censé alimenter les réservoirs de Gulu s’est rapidement retrouvé à sec. En conséquence, l’eau courante a été coupée, évidemment sans aucune information sur l’éventuelle durée. Chez nous, on a un petit réservoir que l’on partage avec 8 autres personnes. Autant dire que ça n’a pas tenu longtemps. Que les négationnistes du climat viennent voir eux-même si le réchauffement n’est pas réel et si ses effets ne sont pas dévastateurs!

Mon mari subit régulièrement 6 heures de bus pour se rendre à Kampala. La dernière fois il était presque content de faire le trajet, surtout pour enfin pouvoir prendre une vraie douche au lieu de se laver à la bassine. Je n’ai pas pris une douche en 7 semaines. J’ai parfois l’impression que je pourrais frire des patates dans mes cheveux si je restais suffisamment longtemps au soleil. On ne se rend souvent compte à quel point quelque chose nous est précieux que lorsque cela vient à manquer. Je me sens souvent dans la peau d’un personnage des SIMS. Dès que mes besoins les plus basiques ne sont plus satisfaits, je perds les pédales. On en apprend tous les jours sur soi-même, surtout en Afrique. Pour le coup, j’ai pris toute la mesure de l’impact d’un manque d’eau persistant sur mon moral. J’ai aussi réalisé à quel point l’eau fait partie intégrante de nos activités quotidiennes.

Réfléchissez quelques instants au nombre de litres d’eau utilisés chaque jour. Un peu pour se brosser les dents. Encore un peu pour se laver le visage et la nuque histoire de sortir tant que faire se peut de la torpeur matinale. Presqu’un litre pour le café matinal pour deux (oui, Gaëtan a récemment adopté les dimensions canadiennes en matière de café). Encore un peu pour se relaver les mains. Un lavabo plein pour la vaisselle. Des estimations prudentes parlent de 13 litres à chaque fois qu’on tire la chasse des toilettes[1]. 65 litres pour une douche de 8 minutes[2]. D’après un rapport du WWF, chaque personne utilise en moyenne en Suisse 162 litres d’eau pour l’usage domestique tels que boire, cuisiner, nettoyer et se laver[3]. Ça monte à 4200 litres (oui oui) par personne par jour lorsque l’on prend compte l’usage industriel telle que la production de nourriture, boissons, habits et… tous les produits finalement. Aïe.

Litres d'eau requis pour la fabrication d'objets et de nourriture
Quantité d’eau nécessaire à la production d’objets et de nourriture

Nous excellons dorénavant dans l’art du rationnement. Nous n’avions pas attendu cette crise sanitaire pour suivre tant bien que mal la règle If it’s yellow let it mellow, if it’s brown flush it down (pour les non-anglophone, en restant poète, on pourrait traduire par Tire la chasse seulement en cas de chiasse, mais ça vaut aussi pour les cacas solides, pas trouvé mieux…). Le manque d’eau nous a cependant conduits au niveau supérieur sur l’échelle de la prudence. On ne se lave plus la face et on rince plus nos brosses à dents. On ne sent pas toujours la rose. On fait attention aux habits qu’on souhaite laver (ce qui, soit dit en passant, n’est pas nécessairement un mal étant donné que la lessive se fait à la main).

Pour nous laver, Gaëtan a mis au point une technique précise qui consiste à bouillir 1.5 litres d’eau mélangée à 3 litres d’eau de pluie glaciale collectée dans des seaux. On met les pieds dans la bassine, assis sur le bord de la baignoire, et utilise un petit récipient pour éclabousser un peu de flotte sur les parties du corps qui nécessitent le plus d’attention. Laver les cheveux, surtout lorsqu’ils sont longs, représentent un challenge particulier, notamment pour se débarrasser du shampoing. Je rêve quotidiennement de ma raser la tête.

On ne lave la vaisselle que lorsqu’elle déborde du lavabo et qu’on a l’assurance d’avoir assez d’eau pour au moins un jour de plus. On tente dans les limites hygièniques de réutiliser la vaisselle pas trop sale et surtout de ne pas trop dégueulasser les environs. Et je ne parle même pas de nettoyer le sol ; je crains que nos pieds soient sales en permanence.

Nous sommes aussi devenus experts pour recueillir un maximum d’eau. C’est la partie la plus marrante, ou du moins on essaye d’en rire. On a tout appris de nos voisins et optimisé leur technique grâce à un travail d’équipe minutieux. Lors des rares jours de pluie, on bondit dès qu’on entend les premières gouttes frapper la toiture métallique. On s’affaire à empoigner tout le nécessaire pour optimiser la récolte, la durée et l’intensité de la pluie n’étant de loin pas une science exacte. En général, Gaëtan est le premier à sortir, courant sous les trombes d’eau pour aller là où le semblant de chenaux qui constituent le pourtour du toit offre le plus gros débit. On attend tout de même quelques minutes pour que la poussière qui garnit le toit soit plus ou moins éliminée.  Je navigue autant rapidement que possible entre dedans et dehors pour lui amener tout le matériel et le travail à la chaine commence. Mon valeureux mari place les plus grandes bassines au sol ; en fonction de l’intensité pluviale, elles se remplissent autant vite qu’il est trempé jusqu’à la moelle. On transfère l’eau dans un seau afin de remplir les jerricanes à l’aide d’une demi-bouteille en pet qui fait office d’entonnoir. Puis on replace les grandes bassines au sol, et ainsi de suite jusqu’à ce que la pluie s’arrête ou que nos réserves soient pleines. Finalement, on rapatrie le tout à l’intérieur. La capacité maximale est de 80 litres, qui nous permettent de tenir entre quelques jours et une semaine en fonction de la pluie.

Couplée avec l’électricité qui fait la difficile, on peut facilement imaginer en quoi cela affecte le moral. La frustration est à son comble lorsque l’on manque d’eau et qu’il faut s’éclairer à la bougie avec pas grand-chose à faire. Même chauffer l’eau à la bouilloire passe pour un luxe, puisqu’il suffit juste de presser un bouton dans une pièce éclairée.

Je me suis gentiment faite à la situation, ne vous méprenez pas. Durant ces soirées à la lueur des bougies, Gaëtan et moi parlons souvent d’à quel point la situation pourrait être pire. On discute en long et en large de l’impact sur le moral de ne pas pouvoir se laver ni proprement nettoyer notre espace de vie, ainsi que des conséquences physiques et émotionnelles. La fatigue s’installe à mesure que la confiance en soi diminue. Ce qui nous permet de tenir, c’est de penser aux autres. A tous ces autres qui vivent dans des huttes à deux pas de chez nous. Si nous tombons malades, nous avons accès à des soins rapidement. Pas eux. On a aussi un toit décent sur nos têtes qui nous permet de récolter de l’eau. Pas eux. On a de quoi acheter suffisamment de jerricanes. Pas eux. On a surtout de quoi acheter de l’eau potable. Pas eux.

Les inquiétudes persistent. Les gens s’inquiètent de plus en plus du manque d’eau pour irriguer leurs champs. Comment nourrir leurs enfants si rien ne poussent ? Comment vont-ils produire quoique ce soit pour pouvoir vendre au bord des routes de quoi au moins payer les frais scolaires de leurs enfants ? De quoi est fait le futur d’une région qui dépend majoritairement d’une agriculture de subsistance ? Quel sera l’impact sur les prix d’une offre réduite de nourriture ? Les pauvres n’ont pas de marge de manœuvre ; s’ils perdent le peu qu’ils ont, les conséquences sont immédiatement dramatiques.

La plus grande partie du fardeau lié à l’eau est ici supporté par les femmes et les enfants (surtout les filles), qui doivent utiliser leur force de superhéros pour garantir suffisamment d’eau pour toute la famille. En Afrique sub-saharienne, puiser de l’eau prend plusieurs heures, ce qui réduit drastiquement le temps des filles passé à l’école et n’incite guère les parents à prioriser leur éducation[4]. En moyenne, elles parcourent entre 10 et 15 kilomètres pour aller chercher de l’eau, avec 20 litres sur la tête au retour[5]. Rien qu’en Afrique du Sud, les femmes font l’équivalent de 16 fois l’aller-retour vers la lune par jour [6]!

Quant à nous, nous nous estimerons heureux de n’avoir qu’à attendre la pluie pour remplir nos sceaux… Attrapons l’eau tant qu’on peut !


[1] https://www.conserveh2o.org/toilet-water-use

[2] https://www.home-water-works.org/indoor-use/showers

[3] WWF Switzerland. (2012). The Swiss Water Footprint Report 2012. (p. 7)

[4] Council on Foreign Relations. (2017). Water Access is a Gender Equality Issue. https://www.cfr.org/blog/water-access-gender-equality-issue

[5] http://www.gender.cawater-info.net/what_is/facts_e.htm

[6] Ibid.