Une prison congolaise

Dans la cadre de mon activité de coordinateur local pour Eirene, j’ai eu la chance de passer quelques jours en République démocratique (ha-ha-ha) du Congo pour y faire un peu de prospection quant à l’envoi de volontaire. J’en avais entendu des vertes et des pas mûres sur ce pays, considéré comme l’un des plus pauvres au monde et où la guerre contre les milices armées dans le Nord Kivu a déjà fait plus de 6 millions de morts depuis plus de 20 ans[1], ressources minières en profusion obligent. C’est bien là que des petites mains d’enfants exploités s’acharnent dans les mines pour extraire le coltan, minerai qui a très probablement été nécessaire à la fabrication de l’appareil électronique qui sert de support à l’écriture et à la lecture de cet article [2].

Je n’étais évidemment pas au cœur du conflit, d’autant qu’Ebola y fait des ravages à l’heure actuelle. C’est Bukavu, au Sud Kivu, qui m’a accueilli les bras ouverts, l’hospitalité et la joie de vivre congolaises étant inversement proportionnelles à la situation dramatique dans laquelle le pays est engouffré depuis si longtemps. L’état des routes est déplorable, le niveau de pauvreté crève le plafond et, le soir venu, on n’oserait guère s’aventurer dehors, à moins de faire preuve d’un goût du risque, voire d’un niveau de bêtise, démesuré. En gros, ça craint tout de même pas mal, mais l’expérience fût des plus enrichissantes.

En particulier, je retiendrai ma visite dans la prison centrale de Bukavu. Pour moi qui suis actif dans le milieu en Ouganda, y faire un tour était une aubaine (si j’ose dire) à ne pas manquer. Et si l’enfer sur terre existe, on ne doit pas y être bien loin, au point de presque faire passer les geôles ougandaises pour un centre de Thalasso thérapie (j’ai bien dit presque). J’y fus confronté à l’humanité dans tout ce qu’elle a de moins digne. Ce que l’humain peut faire à l’humain me révolte souvent, mais pour le coup j’en ai presque fait des cauchemars.

C’est grâce à l’aumônier de la prison que j’ai pu pénétrer dans cette enceinte macabre au possible. L’Abbé Adrien est un être fantastique, comme il en faudrait plus. Passant le plus clair de son temps dans les prisons congolaises, il a toutes les combines pour venir en aide aux détenus. Ce margoulin de première catégorie aurait d’ailleurs sans doute fini derrière les barreaux lui-même s’il n’avait pas poursuivi la voie divine. Le tout avec un sens de l’humour pas piqué des hannetons.

Il entre et sort comme bon lui semble et s’y promène comme s’il s’agissait de son propre royaume. En passant la porte d’entrée en sa compagnie, on ne m’a même pas fouillé. A l’intérieur de la cours, ma première surprise fût l’absence totale de gardes. D’après l’Abbé, c’est mieux ainsi. En effet, si l’on y mettait des gardiens, il y a fort à parier qu’une révolte sanglante éclaterait dans l’heure. C’est un prisonnier nommé John, ancien militaire de son état (comme disent les congolais, avec l’accent approprié), qui y fait régner l’ordre d’une main de maître. Il compte une cinquantaine de prisonniers dans sa garde privée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on n’irait pas lui souffler dans les narines. Lorsqu’il sort de sa cellule de luxe (interdite à tout le monde sauf à l’Abbé Adrien, qui prétend même pouvoir « s’asseoir sur son lit et regarder sa télé »), on l’annonce au Vuvuzela, et tout le monde se tient à carreau.

Chaque nouveau tolard doit lui payer une taxe de 70 dollars, une petite fortune sous ces latitudes. Ceux qui n’en ont pas les moyens sont condamnés aux travaux les plus abjectes et aux conditions les plus précaires. La malnutrition y fait notamment des ravages. Depuis décembre, ce ne sont pas moins de 19 prisonniers qui en sont morts. Et vu la maigreur avancée de certains, nul doute que la liste n’en finira pas de s’allonger. J’avais littéralement l’impression d’avancer dans un camp de concentration, et ça n’a rien d’une partie de plaisir.

Le jour de ma visite était spécial, puisqu’il s’agissait d’un dimanche, qui puis est durant le carême. De nombreuses personnes (surtout des femmes, ô surprise !) s’y pressent en effet dans le cadre de l’apostolat pour apporter de la nourriture aux prisonniers. Pour beaucoup, il s’agit du seul repas hebdomadaire digne de ce nom, les quelques micro rations de fufu (plat typique africain à base de farine de maïs et d’eau portant parfois le doux nom de posho ou ugali) auxquelles ils ont droit les autres jours ne suffisant largement pas à couvrir les besoins de base. Heureusement que l’église s’en charge, sans quoi la situation serait encore pire. Cela m’aurait presque fait revoir ma position sur l’impact négatif de cette institution en Afrique, si je n’avais pas vu des cravateux trouver les moyens de venir prêcher dans la prison des femmes et leur demander des donations en échange. Mon ami l’Abbé, à ma plus grande joie, n’aura d’ailleurs pas hésité à qualifier le tout de supercherie.

Le point d’orgue fût sans aucun doute la visite de la cellule numéro 2, là où 262 des plus mauvais bougres y sont entassés, alors que 50 s’y verraient déjà bien coincés. Pour y parvenir, il a fallu s’enfiler dans un corridor autant exigu que sombre, les « muzungus » qui m’étaient clairement destinés jaillissant de toutes parts dans la pénombre. Le tout, bien-sûr, sans gardiens. Même si personne n’oserait sans prendre à l’Abbé ni à moi, les sbires de John n’étant jamais bien loin et les prisonniers conscients qu’il vaut mieux ne pas mordre la main qui les nourrit, j’étais à deux doigts de me chier dessus je n’étais guère à mon aise. J’ai insisté pour ne pas  nous y attarder, mais les images de cette cellule risquent fort de me hanter pour un moment.

Comme si je n’avais pas déjà eu ma dose de misère, la visite se termina avec un coup d’œil à l’intérieur du cachot, prison dans la prison, éclairé par le natel de l’Abbé Adrien à travers les barreaux de la porte. C’est là que pourrissent ceux qui ont déconné à l’intérieur de la gêole. Dans ce cachot-ci, ils étaient cinq à y être entassés. On me rassura tout de même un minium sur le fait qu’on les laisse quand-même sortir pour se rendre aux toilettes (que je n’ai d’ailleurs pas demandé à voir pour des raisons olfactives évidentes). En résumé donc, j’en ai pris plein la figure (pas dans le bon sens de l’expression), et je vous passe le paragraphe sur le réseau de prostitution de mineures qui y est bien installé…

Le pire dans tout ça, c’est que beaucoup de ces prisonniers n’ont rien fait, ou presque. Une des femmes emprisonnées s’y trouvait depuis un mois pour avoir mordu sa voisine, sans savoir quand elle pourra en sortir puisque incapable de payer la maigre caution que des fonctionnaires crapuleux exigent d’elle. Abandonnés de tous, déshumanisés, heureusement que ces détenus peuvent compter sur l’empathie de l’Abbé Adrien, qui n’hésite pas à remuer ciel et terre quand il le faut. Toujours souriant, il lutte avec acharnement contre l’ignominie humaine, un combat sans doute perdu d’avance, qu’il mène de front par amour pour son prochain. Si l’humanité pouvait faire preuve ne serait-ce que d’une infime partie de son altruisme, le monde s’en porterait tellement mieux.

Pour ma part, j’ai pris une claque, une de plus. Comme les autres, elle me rappelle pourquoi je fais ce que je fais.


[1] https://www.les-crises.fr/congo-comment-6-millions-de-morts-peuvent-ils-etre-places-sous-silence-mediatique/

[2] http://www.portablesdusang.com/