Umeme

En swahili, Umeme signifie électricité. En Ouganda, pour beaucoup, c’est aussi une insulte, car Umeme est le nom que porte la compagnie qui contrôle 97% de la distribution d’électricité dans le pays. Et autant dire qu’on est bien loin de la perfection.


Hier soir, c’était jour de fête, car la lumière fut. Après quasiment une semaine à éclairer nos soirées à la bougie, quel bonheur que de pouvoir à nouveau trouver les toilettes sans devoir y aller à tâtons dans la pénombre. Les bougies créent certes une ambiance romantique agréable, mais ne se révèlent guère pratiques pour cuisiner, ou pour toutes autres tâches que maris et femmes se partagent désormais justement et avec plaisir. Durant la saison des pluies, qui vient (enfin) de débuter, les transfos bon marché pètent les uns après les autres le long des lignes. Vu la taille du pays et les 3 employés à temps partiel que doit compter Umeme, ça prend son petit temps pour être réparé. Parfois, la lumière revient le temps d’une seconde, comme si quelqu’un s’amusait à torturer la ville entière. Las, la situation s’améliore à peine durant la saison sèche. La culture sur brûlis étant autant répandue que rare est la prudence, il est fréquent que les feux emportent avec eux les poteaux électriques en bois supportant les câbles dans lesquels circulent ces merveilleux électrons.


En résumé donc, impossible de savoir si et pour combien de temps on aura du jus. La seule certitude tient dans les coupures de courant, qui s’étendent parfois sur plusieurs semaines. Au nord, la situation est encore pire qu’au sud, histoire de rajouter une couche aux difficultés rencontrées par la population locale pour se relever des atrocités commises à son encontre durant la guerre civile. A l’heure du tout informatique (et oui monsieur, l’Afrique n’y échappe pas), on voit aussi bien en quoi cela pose un sérieux problème en termes de développement. Les incitations pour investir dans des entreprises conséquentes (condition nécessaire pour réellement réduire le niveau de pauvreté abyssal qui gangrène la région) sont bien faiblardes. Le monde tourne aux générateurs, et cela a un coût impactant dramatiquement les fonctions de production des uns et des autres.


Du coup ça gueule, et c’est bien normal. Mais quand ça gueule en Ouganda, la réponse est généralement sanglante. La dernière fois qu’une masse de mécontents s’est réunie pour exprimer pacifiquement sa colère devant les bureaux d’Umeme à Gulu, les gazs lacrymos n’ont pas tardé à leur péter au visage. Il y en a même un qui s’est pris une balle dans le cul. Ça calme. Pour le coup ça avait eu le mérite de secouer le fournisseur, puisque la situation électrique s’améliora grandement durant quelques semaines. « La (ville des) lumière(s) vaut bien une fesse », comme disait l’autre. Enfin, je crois…


La cerise sur le gâteau, elle a les yeux bridés et raffole des chiens, surtout dans l’assiette. Les chinois ont massivement investi dans un barrage sur le Nile (évidemment sans aucune considération pour la faune et la flore et encore moins pour l’humain), à une petite heure de Gulu. Simplement voilà, pour l’instant les pylônes partent en direction du sud. Il semblerait qu’alimenter le nord ne fasse pas partie des plans. En fait, il y en a même qui disent qu’ils les ont vu voler qu’alimenter le pays ne fait pas partie des plans. On raconte que la majorité de l’électricité ainsi produite est exportée là où elle peut être vendue plus chère. Une conséquence des dettes abyssales contractées par la Perle de l’Afrique envers l’Empire Céleste? Peut-être bien… En tous les cas, ce n’est guère encourageant et illustre à merveille le néocolonialisme à la chinoise.


Bref, je pleurniche, mais tout n’est pas si noir (si j’ose). Le solaire se développe en Afrique et le potentiel est évidemment énorme, vu la tchaffe qu’il fait (comme dirait maman). Du soleil, il y en a en veux-tu en voilà. Manque plus que le pognon (un challenge considérable, certes) et c’est parti Louis. Et surtout, il ne m’est pas difficile de relativiser. Lorsque je suis dépité de ne pas pouvoir brancher mon ordinateur pour regarder Game of Throne, je n’ai qu’à traverser la route devant chez nous. Les gamins vêtus de torchon qui vivent dans des huttes me rappellent tristement que je chiâle la bouche pleine…Pas de soucis d’électricité pour eux. Pas d’avenir radieux non plus.


Je m’arrête là, j’ai bientôt plus de batterie…

Magnifique portrait de B. Franklin, qui doit s’en retourner dans sa tombe. Si on pouvait lui mettre une dynamo, peut-être bien qu’on aurait du courant.