Sortir de l’ombre : pourquoi lutter contre la violence basée sur le genre est important pour moi

L’heure est venue d’être plus personnelle.

J’étudie et travaille sur la violence basée sur le genre, plus spécifiquement les violences sexuelles, depuis une dizaine d’années maintenant. C’est un sujet qui me touche profondément et je me réjouis d’y apporter ma contribution. Récemment, grâce à la couverture médiatique et la prise de conscience croissante du public quant à l’omniprésence du problème suite aux mouvements #MeToo et Time’s Up, les victimes sortent avec bravoure de l’ombre pour faire la lumière sur l’ampleur de la violence contre les femmes.

A moi de sortir de l’ombre.

Deux semaines après mon 18ème anniversaire, j’ai été victime d’un viol et gravement battue dans un cimetière en Ecosse. J’ai littéralement pensé que j’allais mourir cette nuit-là. J’ai été sauvée par un chauffeur de taxi, un de mes nombreux héros rencontrés dans ma vie, qui a dénoncé le cas à la police, malgré mon refus et mes protestations. A ce moment-là, je ne désirais rien d’autre que me cacher six pieds sous terre. Depuis lors, tout a changé dans ma vie.

J’ai rapidement été prise en charge par la police. On m’a interrogé pendant de longues heures et j’ai subi l’humiliation de voir mon corps nu photographié et étudié par un examinateur médical masculin. Les enquêteurs ont travaillé sans relâche et appréhendé avec succès le suspect qui a été ensuite inculpé. Il a néanmoins été libéré sous caution, ne manquant pas de nourrir en moi un sentiment constant de peur et de paranoïa qu’il se mette à ma recherche pour finir le travail.

J’ai été hospitalisée et subi une chirurgie douloureuse pour reconstruire mon visage déformé par les coups. Il aura fallu presque quatorze mois pour que la douleur physique disparaisse totalement. Un des moments les plus difficiles fut lorsque la police contacta ma famille pour venir me chercher au poste. J’étais mortifiée à l’idée de leur faire face. Je suffoquais sous la honte et la culpabilité.

Mon cas a fait la Une des journaux, exposé au public sans pudeur ni prudence, et je n’avais rien pour m’en protéger. J’ai été poursuivie partout. Mon agression était tout ce à quoi je pensais, toute la journée, chaque jour.

J’ai manqué de nombreux jours d’école et cela s’est rapidement fait ressentir sur mes résultats scolaires. J’ai dû abandonner mes rêves d’étudier la médecine vétérinaire à l’université. De nombreux amis m’ont tourné le dos et ne m’adressaient plus la parole. On m’avait interdit de parler de mon agression avec qui que ce soit et je ne pouvais pas me défendre. Les gens m’ont rapidement blâmée, m’accusant de mentir ou d’avoir manqué de vigilance, malgré ma bonne réputation. Personne ne comprenait la position dans laquelle je me trouvais.

Les rouages de la justice ont commencé à s’activer lentement. Mon cas a été repoussé de huit mois, nourris d’anticipation douloureuse. L’homme qui m’avait violée se montrait catégorique dans son déni. Après onze mois de lutte intérieure, mon cas fut présenté à la Haute Cours. Après deux jours sans fin à attendre pour témoigner, le procureur général est entré dans la salle d’attente pour m’annoncer que mon agresseur plaidait finalement coupable. Dans les médias nationaux, on le qualifia de « bête sexuelle » et il écopa de sept ans et trois mois de prison ferme.

J’ai été traquée et harcelée en ligne par sa famille et d’autres personnes, fâchées par le verdict, durant une longue période suivant son incarcération. J’ai quitté le pays de peur de subir une vengeance et pour partir loin de tout ça, retrouvant ma famille au Canada.

Mon agresseur est sorti de prison plus vite que prévu. Tristement, six mois après sa libération, il faisait à nouveau les gros titres après avoir violé et battu une autre victime, d’une manière similaire à ce qu’il m’avait fait subir. Mon cas faisait lui aussi son grand retour dans les médias. Je n’ai jamais senti que mes connaissances en Ecosse ne me croyaient, continuant de réfuter l’agression et salissant mon nom. Après la deuxième attaque, il a finalement reconnu qu’il avait recommencé à sa sortie de prison, avouant alors enfin son premier crime.

Les conséquences de l’attaque ont été presque autant atroces pour moi que l’attaque elle-même. J’ai souffert de stress post-traumatique, majeure dépression, idées suicidaires, dysmorphie, troubles alimentaires, insomnies, violentes crises d’anxiété, peur et plus encore durant plusieurs années. Durant deux ans, j’ai souffert d’agoraphobie et d’une anxiété sociale paralysante qui ont lourdement affecté mes capacités à développer des relations et à vivre normalement.

Aujourd’hui encore, il ne peut y avoir suffisamment de sensibilisation sur les conséquences de la violence que génère la discrimination permanente à l’égard des femmes. Il n’y a pas non plus suffisamment de fonds destinés à soutenir les victimes, désespérément nécessaires pour surmonter ces épreuves. Dans mon cas, le seul support que le Rape Crisis Centre m’offrit fut une seule et unique consultation à un moment où je n’arrivais pas encore à en parler. On me laissa la possibilité de les contacter par écrit au besoin, sans assurance d’une réponse car le centre était surchargé par les affaires. J’aimerais pouvoir dire que la situation a changé depuis, mais ce n’est pas le cas. Les listes d’attentes pour avoir accès à ces services sont encore aujourd’hui longues comme le bras et la situation est encore pire dans les pays en voie de développement.

J’ai ressenti beaucoup de solitude durant ma guérison. Mais j’ai persévéré et continué d’aller de l’avant. Aujourd’hui je me sens forte et n’ai à avoir honte de rien. Cette expérience m’en aura beaucoup appris sur le pardon et l’empathie, et continue de le faire. J’entends encore la voix de ma grand-mère raisonner dans mon cœur : « un jour après l’autre ».

J’ai arrêté de compter le nombre de fois que des amies, et mêmes de parfaites inconnues, sont venues vers moi pour partager leurs propres histoires de violence et d’abus. Cela m’a toujours poussé à m’engager encore plus pour un monde libéré de la violence et de la discrimination.

J’ai toujours été passionné par les droits humains, mais mon expérience personnelle m’a dirigée vers l’étude des violences sexuelles. J’ai eu la possibilité de contribuer à la recherche nationale sur le sujet au Canada et de manière internationale. Malgré tout, je n’ai jamais révélé mon statut de victime à la plupart des personnes qui ont croisé ma route, dont mes collègues. Je ne voulais pas interférer avec mon travail et la manière dont ils me percevaient.

Aujourd’hui. je suis embarquée dans cette magnifique aventure au nord de l’Ouganda, espérant contribuer à la prévention et aux interventions liées à la violence basée sur le genre au niveau communautaire. Je suis entièrement impliquée dans ce challenge et en apprends tous les jours. J’espère apporter ma pierre à l’édifice, autant infime soit elle, à travers cette fantastique opportunité offerte par Eirene Suisse.

Il m’est cependant toujours difficile de parler de mon histoire publiquement. Je peux trouver des milliers de raisons pour ça et chacune fait sens. Aujourd’hui, je suis motivée par le fait d’être entourée d’une équipe majoritairement masculine désireuse de lutter contre la violence basée sur le genre. Je suis inspirée par le courage des victimes qui ont trouvé une manière d’exposer leur peine. Je suis encouragée par la force de celles qui ne peuvent pas encore parler, mais qui trouvent une manière d’aller de l’avant un jour après l’autre. J’espère qu’ensemble nous pourrons lever le voile sur ces violences et en soutenir les victimes.

Maintenant que je suis au front, je me sens poussée à sortir de l’ombre moi-même. Je me sens très reconnaissantes à l’égard de celles et ceux qui m’ont offert leur soutien, leur sagesse et leurs conseils tout au long de ce douloureux chemin. Je veux tout donner dans ce travail que j’accomplis ici et y dédie toute mon énergie.

Même si mon cas fait partie des cas de violence à l’égard des femmes les plus violents en terme de brutalité, chaque forme de discrimination à l’égard des femmes est une forme de violence qui ne devrait plus être tolérée. C’est pourquoi œuvrer pour l’égalité des genres est tellement important pour moi, et c’est aussi pourquoi les hommes doivent eux-aussi rejoindre les rangs de celles et ceux qui désirent créer un monde plus juste et plus sûr pour tous. Nous devons saisir l’occasion offerte par les mouvements actuels pour repousser la haine et l’injustice et offrir un monde meilleur aux générations à venir. Un jour après l’autre.