Qu’est-ce qu’on est bien en Ouganda

Deux mois après avoir été contraints à l’exil en Ouganda, nous voilà enfin bien installés dans la petite bourgade de Gulu, au nord du pays, à mille lieux de la capitale Kampala. Arrivés dans la précipitation, nous ne connaissions guère de choses quant à ce magnifique pays. J’y étais bien passé en 2013, mais comparer le tourisme et l’immigration, c’est un peu comme mettre sur un même niveau Justin Bieber et Céline Dion ; ce n’est pas parce que les deux sont canadiens qu’on leur reconnaitra les mêmes qualités vocales, à moins d’être franchement de mauvaise foi.

L’heure d’un premier bilan a sonné, peut-être prématurément, mais en attendant d’informer nos formidables amis et familles qui nous soutiennent sur les projets auprès desquels nous sommes engagés, cela fera parfaitement l’affaire. Et mazette, que c’est positif ! Qu’est-ce qu’on est bien en Ouganda…

On ne compte en effet plus le nombre de fois où la gentillesse des gens nous surprend. Les mains des enfants qui s’agitent le long des rues terreuses (voir boueuses après une bonne rincée) SANS être suivi par le triste « gimme money » bien trop répandu de par le monde, les sourires des braves femmes du marché qui ne gonflent que très peu leur prix quand les muzungus (sobriquet donné aux blancs en Afrique de l’Est) débarquent pour acheter trois patates, les rires prolongés des collègues ougandais qui rythment nos journées ; les exemples ne manquent pas de ces moments où une respectueuse bienveillance à notre égard nous y fait d’ores et déjà nous sentir chez nous. L’Ouganda est peuplé de gens fantastiques, drôles et généreux.

« Là-bas, ils sont plus heureux qu’ici. »

S’il y a bien une phrase que j’honnis, généralement sortie de la bouche de niais qui ne s’aventurent hors de leurs frontières que pour aller les tronquer contre la pseudo-sécurité que procurent les murs sordides d’un Club Med, c’est bien le fameux « ils sont plus heureux là-bas. » Deux poids, deux mesures. La comparaison est franchement tirée par les cheveux, mais je me surprends malgré tout parfois à m’y aventurer moi-même.

La résilience dont fait preuve l’être humain est fascinante. Dictateurs sanguinaires, abominables guerres civils, maladies, pauvreté et j’en passe n’ont pas entamé leur joie de vivre, bien au contraire. Cela laisse songeur, surtout quand on voit comment certains arrivent à battre des records de tirage de gueule sous nos latitudes. C’est peut-être ça qui rend à mes yeux les gens si gentils par ici… Baignés dans l’opulence matérielle, nous serions-nous tellement éloignés de l’essentiel qu’on en serait devenu un peu sot ? Certes, il s’agit d’un point de vue un peu naïf et résolument simpliste, toujours est-il que ça fait réfléchir.

Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins, la vie n’y est pas aisée, et l’été toute l’année ne suffit pas à contrebalancer les sales tours que l’existence se plait à jouer à ceux qui sont tout en bas de l’échelle. Le moindre pépin prend rapidement une tournure dramatique, mais là où l’état social ne remplit guère son rôle, la solidarité est de mise. Parmi les huttes et les arcs à flèche que certains gardiens arborent encore fièrement sur leur dos, la vie poursuit son cours, et pendant ce temps-là, nous, on en prend plein les œillères.

Il vaut mille fois la peine de s’aventurer dans ces contrées reculées pour prendre la mesure de la diversité humaine, mais surtout de tout ce qui nous rapproche. L’être humain ne forme qu’une grande famille, qu’importe la couleur, le sexe et les habitudes ; il suffit de s’asseoir à table avec un ougandais pour s’en rendre compte. Cela demande néanmoins un certain effort d’ouverture auquel beaucoup rechignent, malheureusement. Nous sommes volontairement sortis de notre zone de confort, et cela fait jusqu’à aujourd’hui notre bonheur, malgré les fréquentes coupures d’électricité.

Cependant, un bilan n’en serait pas un sans souligner quelques désagréments, si tant est que l’on ose se plaindre un petit peu quand on voit comment vivent les voisins. On y trouve notamment le coq qui a pris l’habitude de jaboter à quelques centimètres de notre porte d’entrée dès potron-minet, quand il n’en profite pas pour nous honorer de ses étrons verdâtres et répugnants sous le porche. Je ne garantis pas que cette innocente bestiole survive à la prochaine gueule de bois.

Ensuite, les moustiques. Un grand classique, mais en cette saison des pluies, c’est Pearl Harbour tous les soirs. Non seulement l’anticoagulant qu’ils produisent pour être sûrs de bien nous savourer provoque une réaction épidermiques des plus désagréables, mais ils sont autant chargés en saloperies de toutes sortes qu’un haltérophile russe. Blague à part, la malaria fait 42 morts par jour rien qu’en Ouganda. Certes, ce sont surtout les enfants et les personnes âgées les plus pauvres qui dégustent, mais ça fait flipper quand-même.

Et le meilleur pour la fin, la lessive à la main, tâche ingrate par excellence puisque inlassablement répétitive ! Par trente degrés, cela requiert un effort quasi olympien. Suant à grosses gouttes, il s’agit de bien frotter, car on ne lave pas des habits de travail comme on rince un vieux torchon qui sert de t-shirt aux voyageurs au long cours. Mais on s’y fait gentiment et, avec un peu de bonne volonté, l’exercice en devient presque plaisant. On se garde surtout bien de gravir les échelons de l’ENCJ (Echelle Namibienne des Chaussettes de Jam’s), au risque de faire face à des regards bien moins avenants que ceux auxquels nous sommes habitués. De surcroit, cela a au moins le mérite d’avoir faire naitre en moi un profond respect pour les machines à laver, et surtout pour les habitants de cette planète (principalement les habitantes, soyons francs) qui n’ont pas les moyens de s’en offrir une, redoublant mon désir d’apporter ma pierre à l’édifice d’un monde un peu moins inhumain.