Ma première fois en prison

Si l’univers carcéral m’a pour une raison ou pour une autre toujours attiré, il aura fallu attendre mes 32 ans pour passer la porte d’une prison, et en Ouganda qui puis est. Malgré que j’apprenne chaque jour de l’Afrique qu’il convient mieux ne pas avoir d’attentes, je n’avais pas pu m’empêcher d’imaginer l’intérieur de ces murs austères, puisant dans Midnight Express ses images les plus glauques. Une fois n’est pas coutume, la réalité m’aura donné tort, mais une petite contextualisation s’impose d’abord.

Les camps de déplacés qui ont accueilli jusqu’à deux millions de personnes durant la guerre civile ont mis à mal la culture Acholi, connue pour ses qualités travailleuses et guerrières et son efficace système de justice communautaire. Outre les traumatismes persistants et le taux de chômage qui atteint des sommets, ce sont bien les conflits fonciers qui créent aujourd’hui le plus de bisbilles, tournant parfois au pugilat. Sans cadastres, les appétits à l’égard des parcelles fertiles s’opposent fatalement.

En conséquence, de nombreuses personnes finissent dans les geôles locales d’une manière ou d’une autre, parfois après avoir incendié une hutte ou été accusé à tort, tout bienvenu qu’il soit de se débarrasser d’un prétendant au titre de propriété. Le système de justice moderne, construit sur les cendres d’un système millénaire administré par les anciens dont la sagesse était reconnue, ne se montre pas en mesure d’absorber la masse de conflits à gérer. Dès lors, les prisons se remplissent, les délais d’attente avant jugement crèvent le plafond, et le futur, déjà pas folichon, de toute une jeune génération perdue est sacrifié sur l’autel d’un système légal à plusieurs vitesses miné par la corruption.

C’est donc avec une grande curiosité que je passe la porte d’entrée. On nous demande très poliment de déposer nos téléphones dans un vieux carton à chaussures avant de nous rendre auprès de l’officier en charge de la canfouine. Mes collègues connaissent les lieux et l’atmosphère est bon enfant, les ougandais ne perdant généralement pas une occasion de badiner. L’officier en charge est un moustachu très sympathique et propre sur lui qui semble concerné par le bien-être de ses ouailles. L’autocollant « stop torture in prison » au-dessus de la porte attire néanmoins mon attention, ne sachant trop s’il s’agit là d’un signe positive ou d’une tentative désespérée d’améliorer le traitement des pensionnaires de cette bâtisse de correction.

A travers la fenêtre, j’aperçois la cours intérieure où vont et viennent les prisonniers, s’asseyant pour faire un brin de causette ou sécher leurs emblématiques costumes jaunes autrefois clairs, constitués d’un t-shirt et d’un simple short. Fidèles à leurs habitudes, ça s’esclaffe même jusque dans les recoins les plus sombres de la cours. J’y aperçois aussi la classe d’école au centre, où quelques bancs protégés par des bâches jaunies par le temps accueillent les plus motivés d’entre eux pour des cours parfois donnés par des intervenants externes, parfois par les détenus eux-mêmes. Aujourd’hui, c’est bien l’un d’entre eux qui écrit sur le tableau noir, et nombreux sont ceux qui semblent l’écouter.

Nous passons finalement le portail aux barreaux gigantesques qui séparent le quartier des officiers des malheureux embastillés. A ma grande surprise, on me dévisage presque moins que dans la rue. On s’installe à l’ombre d’un grand manguier avec une dizaine d’entre eux histoire de parler conflit, ce qui me laisse largement le temps de regarder autour de moi.

Le long d’un mur, certains se rasent la tête les uns les autres, se passant tour à tour un rasoir à lame dont je n’aurais pas cru la circulation si facile dans une prison. Un groupe de musique donne le tempo, composés compte-tenu des circonstances de bons musiciens s’exécutant sur du matériel de qualité, produit de donations et du travail des ONG locales. Beaucoup s’afférent à la confection de sacs et de chapeaux selon une répartition des tâches qui semblent bien établie. D’autres encore discutent avec les gardiens comme s’ils étaient de vieux copains.

Mais tout n’est pas idyllique, loin s’en faut. Certains ont le regard triste et sombre, semblant croire ne plus jamais en sortir. J’entrevois l’intérieur de quelques baraquement et me réjouis de ne pas avoir à y passer la nuit ou y déposer mes étrons. Si mes impressions sont bien éloignées de mes attentes, il me faut bien constater que sous l’apparente bonne atmosphère sommeille une surpopulation carcérale qui peut rapidement s’enflammer. Le moindre désaccord peut vite tourner à l’émeute, mettant en danger tous les efforts effectués pour améliorer la vie des prisonniers ougandais.

Je me réjouis d’y retourner, et cette fois dans le cadre des formations offertes par Advance Afrika. Si être en prison est déjà en soi un calvaire, en sortir n’est pas non plus une sinécure. Certaines communautés ont bien l’intention de ne pas rendre la vie facile à ces prisonniers, tout innocent qu’ils puissent parfois être. Faciliter leur réintégration et leur donner de la motivation et de l’espoir pour la suite est dès lors une tâche importante en vue de la construction d’une société plus paisible et harmonieuse.