L’exil

Si les premières nouvelles de notre engagement en Afrique auront tardé, ce n’est ni la flemmardise, ni la surcharge de travail qu’il faudra blâmer, mais bien les aventures pour le moins rocambolesques dont nous fîmes les innocentes victimes, nous conduisant à l’exil permanent en Ouganda. Voici donc un petit article afin de rassurer toutes les âmes généreuses qui nous supportent dans notre aventure et renseigner les curieux sur les raisons de ce qui est désormais un fait établi : Rwandaring devient, malgré tout notre acharnement, Ugandaring.

S’il ne s’agit que de deux lettres à changer, le parcours pour en arriver là fut des plus éprouvant. Un mot raisonne encore aujourd’hui à nos oreilles comme des ongles sur un tableau noir : la liste. Cette fameuse liste, édictée par le gouvernement rwandais et dont nous ne pouvions soupçonner l’existence jusqu’à notre séjour prolongé entre les quatre murs austères de la salle d’attente de l’immigration rwandaise, a fait de nous des indésirables. Elle contient une série de travailleurs autorisés sur le territoire, dont certaines professions médicales incontestables, mais aussi d’autres plus étranges, dont notamment esthéticien, décorateur d’intérieur ou encore plongeur sous-marin. Ni sociologue ni économiste n’y figurant, et notre certificat PADI n’étant pas considéré comme suffisamment professionnel pour aller écumer les fonds des lacs rwandais, nous voici donc priés de quitter rapidement le pays.

Comme explication, nous n’obtiendrons guère plus qu’une peur de voir des emplois pour les travailleurs locaux se faire occuper par des étrangers. Ceci parait pour le moins surprenant lorsqu’il s’agit de volontariat, d’autant plus que nous étions justement là pour transférer nos compétences, rendant de fait les locaux plus employables dans le futur, et les organisations partenaires plus efficaces. Quoiqu’il en soit,  malgré les tentatives désespérées des directrices de nos ONG respectives, les voix de l’administration restent définitivement impénétrables. Et après tout, lorsque l’on refuse l’accès à notre territoire à un ressortissant rwandais, personne ne peut rien y faire. Il n’y a donc pas vraiment de raison pour que cela ne fonctionne pas dans l’autre sens non plus.

Ce qui n’aurait dû être qu’une formalité a donc rapidement tourné au calvaire. La déception fut colossale, ce d’autant plus que nous avions déjà bien fait connaissance avec les membres des organisations locales et nous réjouissions de pouvoir apporter notre pierre à l’édifice qu’elles s’efforcent de construire sur les ruines encore fumantes d’un passé tourmenté. C’est surtout pour ces organisations que nous nous sentons le plus tristes aujourd’hui, tout convaincus que nous sommes que notre aide leur aurait été des plus bénéfiques. Ceci est d’autant plus vrai que contrairement à ce que semble croire leur gouvernement, recruter localement des employés avec nos compétences est une tâche ardue, surtout au prix que nous leur aurions coûté, c’est-à-dire rien du tout.

Contraints à l’exil, c’est donc vers le nord de l’Ouganda que nos valises se sont tournées. N’ayant rien à envier à son voisin du sud en termes de pauvreté, cette région de la « Perle de l’Afrique », comme l’avait surnommé Churchill, a connu une guerre civile sanglante au début du siècle et se reconstruit petit-à-petit. Il y a donc beaucoup à faire ici aussi, et l’organisation locale auprès de laquelle Emma va travailler se réjouit de notre présence. Gulu est une ville des plus charmantes, où se côtoient villas et huttes, costards et pantalons déchirés, policiers armés de fusils et gardiens portant des arcs-à-flèche sur le dos. C’est aussi « un peu plus l’Afrique » que Kigali; les taxis motos n’hésitent pas à embarquer cinq personnes à leur bord et les déchets de plastique jonchent tristement les abords des routes, entre autres exemples.

Les projets auxquels nous allons prendre part sont passionnants. S’il ne s’agit pas du challenge que nous nous attendions à devoir relever, nous sommes néanmoins heureux de pouvoir y contribuer et nous réjouissons des défis à venir. La résilience est une vertu cardinale et nous ne pouvons que nous inspirer de l’état d’esprit qui règne ici pour tourner la page et oublier ces heures passées à l’immigration du Pays des Mille Collines. L’avenir nous parait aujourd’hui autant radieux que le travail à accomplir ici est colossal. Nous sommes venus en Afrique pour y apporter notre aide, et si ce n’est au Rwanda, alors ce sera en Ouganda. Reste plus qu’à espérer que le gouvernement s’y montre moins farouche, mais il semblerait que cette fois-ci aucune mauvaise surprise de grande ampleur nous attende. Alors on retrousse nos manches et on se met à l’ouvrage, avec du cœur s’il vous plait!