Les défis rencontrés sur le terrain (2ème partie)

Cet article est la seconde partie de l’article ‘Les défis rencontrés sur le terrain’.

Les attitudes négatives à l’égard des femmes sont omniprésentes

Il faut reconnaitre que chaque culture contient son lot d’attitudes négatives à l’égard des femmes. Historiquement, les femmes ont de tous temps été associées à l’émotivité et souvent qualifiées « d’hystérique ». Le lien entre hystérie et femmes est ancré dans notre culture par le langage : pensez au mot « hystérectomie », qui se voulait à l’origine là pour extirper la « folie » de la femme (c’est-à-dire retirer médicalement l’utérus et parfois d’autres organes reproductifs).

Parmi les plus fervents supporters de la discrimination et des attitudes négatives à l’égard des femmes, on trouve les femmes elles-mêmes. Certaines femmes dans les communautés en Ouganda sont d’accord avec le fait que les femmes ne devraient pas pouvoir devenir propriétaire de quoi que ce soit. Ce point de vue renforce évidemment le statut inférieur de la femme et freine la marche vers l’égalité. Une des raisons pour lesquelles les femmes elles-mêmes ont cette opinion réside dans la manière avec laquelle elles ont été socialisées. Leurs idées se sont formées au sein d’une culture Acholi très patriarcale, où l’identité, les valeurs et les droits d’hériter sont directement tirés de la lignée masculine. Ce système enseigne aux femmes qu’elles ont moins de valeur que les hommes, qui ont, eux, droit à plus de respect, de pouvoir et ont globalement plus de droits. C’est pour ces raisons qu’il est essentiel de transformer non seulement les attitudes masculines, mais aussi celles des femmes, dans la lutte contre la violence basée sur le genre (VBG). Il faut défaire cette vision profondément patriarcale de la société et ces valeurs instillées dès la naissance.

Personnellement, je crois que les privilèges sont souvent invisibles. Afin d’ouvrir les yeux aux gens, il importe de rendre l’inégalité visible et réelle en se concentrant non seulement sur la pléthore de conséquences négatives qui en découlent, mais aussi sur la myriade d’avantages qui accompagnent l’égalité.

Doubles standards

Quand il s’agit de faire face à la réelle violence et la discrimination systématique, les femmes doivent souvent jouer les funambules. Il leur faut en effet naviguer parmi des normes antagonistes entre ce qui concerne le comportement normal d’une femme au jour le jour, et l’incarnation de la victime idéale en cas de violence.

Prenons un exemple lié à la violence sexuelle. J’ai récemment dirigé un atelier sur la VBG auprès d’une ONG locale, au cours duquel une discussion s’est enflammée concernant les comportements appropriés des filles et des femmes. Dans certaines régions du nord de l’Ouganda, les jeunes femmes n’ont pas le droit de conduire un boda boda (moto), de peur qu’elles y perdent, ou « cassent », leur virginité. Il ne fut pas bien compliqué d’expliquer en quoi cela tient du mythe. Néanmoins, la vision profondément ancrée dans la société qui veut que les filles et les femmes restent sexuellement pure avant le mariage (et ce de toutes les manières possibles, comme le montre l’exemple aberrant du boda boda) est revenue sur le tapis régulièrement durant ces deux jours de formation.

Quand nous avons commencé à parler des violences sexuelles, les participants se sont montrés prompts à blâmer les femmes qui s’habillent de manière inappropriée. Il s’agit ici du concept de victim blaming dont nous sommes témoins quotidiennement partout dans le monde et qui consiste à déplacer la culpabilité du violeur vers la femme qui a été violée. Les participants ont aussi prétendu que la violence domestique, d’origine masculine ou féminine, se produit car les femmes utilisent le sexe comme une arme, prenant en otage leur mari en refusant l’acte sexuel afin de les punir. Dès lors, il est « normal » et « mérité » qu’elles soient battues et violées.

Alors que les filles sont explicitement éduquées à la pureté sexuelle, on s’attend pourtant à ce que les femmes, une fois mariées, satisfassent tous les désirs sexuels de leur mari. C’est à double tranchant pour les femmes, puisque elles ont été la plupart du temps privées de l’opportunité d’apprendre et de comprendre la sexualité féminine. Elles ont été limitées toute leur vie quant à l’exploration et l’expression de leur féminité et de leur sexualité, et voilà qu’elles devraient d’un jour à l’autre devenir des professionnelles en la matière.

Corruption

L’étendue de la corruption en Ouganda n’a de secret pour personne. A notre arrivée, les locaux en plaisantaient volontiers, soulignant à quel point leur gouvernement est corrompu, tout comme les principaux acteurs chargés de garantir la paix et la justice. La corruption ronge chaque aspect du système de justice. La police reçoit souvent un petit montant histoire de détourner le regard. Les membres des tribunaux  touchent des plus gros montants pour influencer leur jugement. Même la pression sociale (par exemple lorsqu’un accusé est une personne importante et bien vue dans la communauté) peut entacher le système légal.

Je ne m’attendais par contre pas à voir autant de corruption au sein du système de santé. D’après la loi ougandaise, les victimes d’agression sexuelle ont le droit d’accéder gratuitement à un traitement de prévention du HIV (HIV Post Exposure Preventive Treatment -PEP). Ce traitement, idéalement administré deux heures après l’exposition au virus et pas au-delà de 72 heures plus tard, peut potentiellement sauver des vies. Il est garanti à toutes les victimes d’abus sexuel. Malheureusement, l’expérience sur le terrain avec HANDLE montre une réalité bien plus frustrante. Les professionnels de la santé font en effet bien comprendre que les médicaments ne seront administrés qu’une fois un paiement effectué, ce qui contrevient grandement à l’idée de gratuité exposée dans la loi.

Cette corruption à large échelle a une grave conséquence sur les victimes de VBG. Elles qui peinent déjà à trouver et accéder à des services de soutien se voient aussi privées des supports médical et légal auxquels elles ont droit et dont elles ont fondamentalement besoin.

Si l’on prend en considération toutes ces difficultés  rencontrées par les victimes et les ONGs lorsqu’il s’agit de lutter contre la VBG, d’aucun pourra penser qu’il s’agit d’un problème insoluble. Ce n’est en effet pas simple : ce comportement à l’égard des femmes (principalement, sans oublier néanmoins que les hommes peuvent aussi être victimes de VBG) s’est forgé des siècles durant, il faudra donc du temps pour y remédier. Cela peut s’avérer terriblement frustrant, c’est vrai. Mais on ne doit pas s’arrêter. La vie et le bien-être des gens sont en jeu. Le futur du pays est en jeu. Nous devons continuer de nous battre ensemble et j’espère pouvoir motiver le plus de monde possible à rejoindre HANDLE dans ce combat.