Les défis rencontrés sur le terrain (1ère partie)

Après m’être installée et travaillant avec mes collègues ougandais depuis 7 mois, il me tenait à cœur de partager mon opinion quant aux vrais défis qui se posent dans l’implémentation d’un projet qui cherche à réduire les terribles pratiques dont sont victimes les femmes en s’attaquant à la violence basée sur le genre (VBG). Bien qu’il me reste encore beaucoup à apprendre sur la complexité et les nuances inhérentes à la culture Acholi, ainsi que d’autres ethnicités qui habitent la région, voici donc quelques défis que j’ai pu identifier jusque-là.

Manque de connaissances en matière de VBG

Ce problème est assez évident. Un des objectifs de chaque projet sur la VBG est d’accroitre les connaissances du public cible sur ce qu’est la VBG et pourquoi une telle violence se produit. Ce que je souhaite mettre en évidence n’est pas seulement le manque, voire l’absence, de connaissance du public en matière de droits et des différentes formes que prend la VBG, mais bien les lacunes sur le sujet dont font preuve la quasi-totalité des acteurs concernés, y compris ceux censés jouer un rôle central dans la lutte contre ces violences. C’est particulièrement le cas concernant les causes fondamentales de la VBG. A l’occasion de formations que j’ai données à plusieurs ONG, j’ai pu remarquer un manque flagrant d’expertise et de compréhension sur ce sujet ô combien complexe.

Je me souviens aussi d’une discussion avec un représentant du gouvernement local qui soutenait que la VBG n’a rien à voir avec l’inégalité hommes-femmes (or c’en est bien la cause principale). J’ai aussi vécu la désagréable expérience d’être assise parmi des officiers de police qui enchainaient les blagues sur le viol, rigolant et mentionnant que le viol n’est pas un problème ici, puisque « les hommes Acholi ne savent pas comment violer une femme » (or le taux de viol y est ahurissant). Malgré ça, on continue de voir de nombreux cas de viol à l’encontre d’enfants, un phénomène que la police ougandaise reconnait comme étant parmi les CINQ crimes les plus commis, toutes catégories confondues, et dont le nombre ne cesse d’augmenter.

Manque de ressources

Une partie du projet d’HANDLE constitue à travailler conjointement avec les forces de police locales et les services de santé pour connecter les victimes de VBG avec les organes de support légaux et médicaux. Il y a peu de centres de santé qui possèdent le personnel requis pour traiter les victimes de VBG et collecter les preuves, notamment concernant les cas de violence sexuelle. Dès lors, ce sont les victimes elles-mêmes qui supportent le coût pour accéder à ses services, alors que la plupart vit dans une pauvreté extrême. Elles doivent parcourir de longues distances dans ce but, alors qu’elles n’ont tout simplement pas les moyens de payer un boda boda (taxi-moto) pour effectuer le trajet.

De même, la police ne cesse de demander un support financier à HANDLE pour gérer les cas d’une meilleure manière. La police nous a dit manquer d’essence pour leurs véhicules, dont les pneus sont d’ailleurs ultra usés, les empêchant ainsi de conduire efficacement leurs enquêtes. La population du district de Nwoya, là où HANDLE travaille actuellement, est répartie sur un vaste territoire dans la brousse africaine, avec des routes en très mauvaises conditions, surtout en cas de pluie. Notre organisation ne peut pas fournir cette aide financière, au risque de créer une dépendance nocive pour un service qui devrait être garanti par le gouvernement.

La police a même relevé ne pas avoir assez de ressources pour imprimer les formulaires nécessaires au dépôt d’une plainte de violence à l’égard des femmes. Ils demandent en général à la victime d’aller photocopier elle-même le formulaire pour un coût de 1’000 UGX (0.26 CHF), ce qui n’est simplement pas possible. Tout comme les centres de santé, les postes de police sont rares et éloignés les uns des autres. Dès lors, les victimes peinent déjà à rassembler les fonds pour s’y rendre. Prendre la décision de dénoncer un crime de ce type est une décision extrêmement difficile émotionnellement, d’autant plus que l’agresseur est souvent un membre de la famille. Dénoncer peut donc exposer la victime à plus de violence, de stigmatisation et d’isolement. Traverser tout ça pour se retrouver bloquée par des contraintes financières ne devrait arriver à personne.

Manque d’infrastructure

Comme mentionné plus haut, alors que l’Ouganda réalise des progrès impressionnants en vue d’améliorer ses infrastructures (par exemple en goudronnant des routes à la vitesse de la lumière et creusant des tunnels à la main pour y installer des tuyaux afin d’offrir l’accès à l’eau courante), la plupart de la population en zone rurale est extrêmement pauvre et n’a pas de quoi acheter leur propre moyen de transport. De surcroit, il y a très peu d’options en matière de transport public « abordable » dans ces régions reculées.

Un élément principal de l’approche d’HANDLE pour prévenir et adresser la VBG consiste à mener des campagnes de sensibilisation pour accroitre les connaissances du public quant à leurs droits et la dynamique en jeu pour la VBG. A mon avis, HANDLE réalise un bon travail en tentant de mettre en place des events de sensibilisation dans les communautés les plus reculées, souvent oubliées car loin des centres urbains. Dans ce but, nous devons parfois rouler une heure ou deux dans la brousse le long d’étroites routes cabossées, entourées d’herbe qui me dépassent en taille.

Les routes qui n’en ont que le nom posent un problème de taille pour rejoindre ces communautés, puisque cela nécessite beaucoup plus de temps et d’effort pour en mobiliser les membres afin qu’ils participent à nos activités. Si la pluie est au rendez-vous, le taux de participation s’en trouve directement affecté puisque la plupart de ces événements se déroulent à l’extérieur, en général sous un grand manguier. Ça signifie que tous les efforts et la planification nécessaire à l’organisation de ce type de sensibilisation peut s’avérer soudainement inutile, en fonction du vent qui décide de changer de direction, chose imprédictible dans cette région.

J’ai lu des rapports d’autres organisations qui, en chemin pour offrir un support psychologique à leurs clients, doivent s’arrêter à quelques encablures de leur domicile car le terrain emboué ne leur permet plus de progresser d’un mètre. En juillet, après de fortes pluies, nous étions en route depuis une heure et demie pour une sensibilisation auprès d’une communauté, lors que notre véhicule s’est retrouvé coincé dans une énorme flaque de boue en tenant d’éviter une énorme gouille d’eau qui noyait la route. Pendant que nous cherchions des branches et des pelles pour nous sortir de ce mauvais pas, deux membres de l’équipe et moi-même avons fini par marcher plusieurs kilomètres dans le but de rejoindre la communauté pour tenter d’avancer avec notre programme. Comme on pouvait s’y attendre, je ressemblais à un homard canadien après avoir marché sous le soleil de plomb de l’Afrique sub-saharienne.

De plus, le travail d’HANDLE est régulièrement mis à mal par les « doomsa doomsa », soit des coupures de courants sporadiques quasi quotidiennes, pouvant durer quelques heures comme quelques jours (voir plus !). La communication entre les membres de l’équipe s’en trouve fortement affectées, rendant parfois compliqués la transmission de documents importants, de messages ou l’accès à l’information. Quand le courant est coupé, Internet aussi. De manière plus général, ce problème rend l’Ouganda peut attractif pour des investissements de plus grandes ampleurs (surtout extérieurs, soit ceux qui ont le plus de moyen) dans des compagnies à plus large échelle. Le manque d’électricité fiable signifie un investissement important dans des générateurs afin de maintenir la production à un niveau profitable. Cela freine clairement le développement économique du pays, renforçant encore plus le niveau de pauvreté.

Il y a tellement de challenges dans ce pays que je posterai bientôt la suite de cette article, avec plus de défis posés aux projets de développement (et le projet de lutte contre la VBG d’HANDLE en particulier) – affaire à suivre!