La grève et les poules

Il est parfois de ces journées qui illustrent à merveille les singularités qui parsèment notre engagement en Ouganda. Hier en fût un bel exemple et en faire un petit article me semblait opportun, histoire de bien clôturer cette année haute en couleur.

L’ONG locale auprès de laquelle j’ai la chance de travailler gère un projet de culture de moringa, plante apparemment prisée des occidentaux qui s’intéressent à un régime alimentaire plus green. La plantation ainsi que l’infrastructure nécessaire au séchage des feuilles de moringa se trouvent à une bonne demi-heure des bureaux de Gulu, perdues au milieu de la brousse ougandaise. Sur place, Wilfred, un ancien prisonnier fort amusant, se démêle comme il peut avec les communautés locales qu’il est chargé de faire travailler.

Wilfred est dévoué à sa tâche et ne badine pas avec la qualité. Néanmoins, 16 ans derrière les barreaux ne lui ont pas nécessairement enseigné toutes les techniques de management dont il aurait besoin pour mener à bien sa besogne. En face de lui, les communautés, très pauvres, lui donnent souvent du fil à retordre. Le projet a déjà pris du retard et la première récolte ne devrait plus attendre, au risque d’en perdre une bonne partie. Les leaders des communautés ont bien compris qu’il y avait là une carte à jouer pour bénéficier d’une petite augmentation, bienvenue en ces jours festifs où l’absurdité dépensière atteint même les coins les plus reculés du monde.

Du coup et malgré l’accord arraché la veille, les huit personnes censées commencer la récolte de moringa ont décidé de se mettre en grève, et le hasard m’a offert le plaisir d’assister à la résolution du conflit. Protégé du soleil brûlant, à l’ombre de l’arbre à palabre et entourés de quelques huttes vernaculaires aux toits de paille, les négociations vont bon train. D’un côté quelques femmes représentent les travailleurs, de l’autre trois membres d’Advance Afrika s’efforcent de minimiser les coûts. C’est Angela qui mène le bal, elle qui n’a d’ailleurs pas autorité en la matière et doit donc régulièrement tenter de joindre le manager resté à Gulu. Mais le réseau y est erratique et la communication compliquée.

Les négociations se passant en langue Acholi, je n’y comprends évidemment rien. Robert s’efforce de traduire et moi de saisir l’enjeu. Problème récurrent ici, je peine encore à savoir si certains détails m’échappent pour des raisons linguistiques ou si c’est la logique locale même qui m’est insaisissable. Il doit y avoir un peu des deux. Je glisse malgré tout quelques conseils à Angela, qui finit par celer un accord après une bonne heure de causerie. Les travailleurs seront payés 50 centimes de plus par jour que ce qui était prévu, une somme tristement non-négligeable sous ces latitudes.

Il est déjà 13 heures, j’ai chaud et me réjouis de retrouver les bureaux, d’autant que je crève de soif. Au moment d’embarquer dans le véhicule, je comprends alors rapidement qu’il faudra m’armer de patience. Après dix mois en Ouganda, c’est tout sauf une surprise, mais naïvement j’espérais que le retour puisse s’effectuer rapidement. C’était sans compter sur les désirs dilapidateurs de mes collègues qui sont désormais à la recherche de charbon et de poules à ramener à leur famille pour Noël, les prix et la qualité campagnards étant semble-t-il inégalables.

Après une rapide visite du marché du village qui ne s’avère pas fructueuse, nous entreprenons de faire le tour des hameaux de la région. Les routes deviennent de plus en plus étroites, pour n’être finalement que des chemins vraisemblablement pas pensé pour des voitures. A chaque pause, une poule supplémentaire vient garnir le coffre du 4×4, quand elle ne s’échappe pas dans les hautes herbes, donnant d’ailleurs lieu à des scènes de poursuite hilarantes. Je ne manque pas de rappeler à mes collègues qu’un régime végétarien, outre l’important impact positif sur la planète, permet aussi de s’éviter ce genre de désagrément.

Trois heures plus tard, nous avons amassé suffisamment de volailles pour rassasier les papilles de la moitié du pays. Nous nous engageons finalement sur le chemin du retour, avec quelques arrêts çà et là, des fois qu’une poule bien grasse s’y cacherait. Bref, une journée on ne peut plus normale sous le soleil ougandais, avec son lot d’étonnement, de rire et son habituel soupçon de frustration, sans lequel la vie perdrait sans doute de son éclat.