Avant le départ

A l’orée du départ, les sentiments se mêlent et se confondent. L’excitation à l’idée de vivre une aventure hors du commun fait parfois place à une certaine appréhension, puis la montagne administrative à régler pour éviter toute déconvenue future nous rappelle à ses douloureux impératifs. Je suis certainement coutumier du fait mais ne parviens décidément pas à m’exécuter avec le sourire, même s’il le faudrait pourtant bien.

Aux moments de doute se succèdent ceux d’impatience, propices tous deux à une rapide introspection pour calmer l’esprit agité. Pourquoi renoncer au confort occidental et aller vivre trois ans en Afrique? Assouvir une tendance naturelle à ne pas vouloir suivre un chemin tracé par d’autres peut-être, rassasier une soif de découverte qui semble infinie sans doute, fuir le froid un peu, le désir d’aider, définitivement. Le luxe dans lequel nous nous délectons, tout convaincus que nous sommes de l’avoir « mérité », existe aussi grâce à la soumission d’une partie de la planète à l’autre. 40 millions d’esclaves modernes se partageraient la lourde tâche d’assouvir nos illusions de bonheur sur-consommatrices [1]. Si le libre-échange permet de déplacer les biens et non plus les êtres humains, l’exploitation demeure contraire aux valeurs que l’on prétend défendre et je n’arrive décidément pas à m’en satisfaire.

Après quelques voyages où la rencontre avec l’autre est éphémère, je me sens chanceux  de pouvoir découvrir en profondeur une culture pour le moins éloignée de la mienne. Mes habitudes se verront chamboulées, les frustrations seront inévitables, mais les connaissances et l’expérience engrangées seront des plus précieuses. Dans la recherche du soi, on y gagne parfois à changer de décors. De surcroit, la possibilité de contribuer avec humilité et dans la mesure de mes capacités à un monde plus juste, plus égalitaire, plus humain, me réjouit.

Des horreurs du génocide au Rwanda grandit une société en constant équilibre sur le sombre fil tendu par les fantômes du passé. Restaurer la confiance et le désir du vivre ensemble est un processus complexe dont les résultats ne se vérifient qu’avec le temps. Participer à ce processus est une chance et je me réjouis des challenges à relever. Je ferai mon possible pour apporter mes compétences dans le respect des volontés locales. Après tout, les rwandaises et les rwandais sont mieux placés que nous pour connaitre leurs besoins.

C’est une magnifique aventure que nous nous apprêtons à vivre à deux! A un âge où la plupart courent les magasins pour acquérir berceau et pampers, nous avons décidé d’opter pour un autre chemin. Même si j’agis beaucoup à l’instinct, cette décision était frappée au coin du bon sens. Tous les choix faits jusqu’à aujourd’hui m’ont conduit dans cet avion que je m’apprête à prendre. M’envoler en compagnie d’Emma est un luxe pour lequel je ne peux qu’être reconnaissant.

Un petit coup d’œil par la fenêtre me rappelle à quel point la Suisse est belle et à quel point mon attachement à ce pays est grand, malgré ses défauts. Famille et amis vont manquer, mais on dit volontiers que les vieilles amitiés ne prennent pas la rouille, et il en va de même des liens familiaux. La perspective des événements auxquels je ne pourrai participer n’est certes jamais très agréable, mais il est tout de même rassurant de savoir que la plupart d’entre eux se répètent chaque année. Savoir qu’on y reviendra adoucit sans aucun doute l’amertume des au revoir.

Le tri des habits à emporter se fait gentiment et semble être une question plus épineuse pour mon épouse que pour moi. Les dernières résiliations d’assurance et autres formalités adminstratives sont sous plis. Les cartons vont gentiment s’accumuler, mais la tête est déjà bien là-bas, sous le soleil rwandais, à rêvasser dans l’attente que les pieds s’y posent.

Gaëtan

 

[1] Pour en savoir plus sur l’esclavage moderne: https://www.antislavery.org/slavery-today/modern-slavery/