Faire pousser du moringa

A l’heure actuelle, les business sociaux ont le vent en poupe en matière d’aide au développement. L’idée principal est de soutenir des organisations ou directement des producteurs locaux dans la création/extension de leurs activités, de manière à positivement impacter les populations concernées. Un des objectifs poursuivis est de générer du profit, qui pourra ensuite être utilisé pour financer d’autres projets sociaux et de développement. Le manque de fonds propre est en effet LA grosse difficulté rencontrée par les ONG locales et les business sociaux sont en théorie un très bon moyen d’y remédier. Si tout se passe comme prévu, l’impact est potentiellement très important, en comparaison à des modèles plus classiques d’empowerment économique du moins.

Le terme « en théorie » a cependant son importance. Les difficultés pour une organisation locale de passer d’un modèle de projets financés par des bailleurs internationaux (où grosso modo une certaine somme d’argent doit être dépensée selon un certains nombres d’objectifs et de critères sur une période donnée) à un système économiquement viable sont nombreuses. En Ouganda, c’est carrément une classe moyenne artificielle de managers payés par l’aide internationale, habituée au modèle classique, qui doit revoir ses fondamentaux si elle entend faire de la gestion de business social. Les compétences requises ne sont pas les mêmes et la transition peut s’avérer douloureuse, voir ratée, avec cette fois des conséquences financières dangeureusement négatives pour l’ONG comme pour les éventuels bailleurs liés au projet.

Advance Afrika, l’organisation locale auprès de laquelle j’oeuvre, s’est laissée tenter par l’expérience. Avec le soutien financier d’une organisation internationale (qui supporte donc le risque associé au projet, du moins au début), elle s’est lancée dans la production de moringa, une plante parfois surnommée « arbre de vie » que l’on trouve dans toutes les drogueries digne de ce nom et qui fait passer la spiruline pour de la junk food, tant il paraît qu’elle est vertueuse. La demande mondiale est en pleine explosion et le moringa pousse comme de la mauvaise herbe, même dans des régions semi-arides tel que le nord de l’Ouganda. Vu l’impact potentiellement destructeur du réchauffement climatique en Afrique sub-saharienne (oui Donald, ça va faire très mal), une telle source de revenu est fort bienvenue pour les fermiers locaux. L’idée est donc de cultiver du moringa à Awach, près de Gulu, en employant dans le champ la communauté locale de manière à en améliorer les conditions de vie, le niveau de pauvreté étant dramatique. Idéalement, à terme les petits agriculteurs locaux seront formés et encouragés à produire du moringa et nous en faciliterons la vente. Il s’agit aussi de casser cette néfaste dépendance à l’aide internationale créé par les mastodontes de la bienveillance en établissant un partenariat où chacun amène sa contribution.

Sur le papier, le projet est passionnant. Seulement voilà, les challenges sont nombreux, raison pour laquelle une bonne partie de mon temps y est dorénavant dédiée. Mes collègues ont peu voir pas du tout d’expérience en matière agricole et encore moins en matière entrepreneuriale. Non pas que ce soit forcément mon cas, mais en tant qu’économiste j’ai tout de même quelques connaissances et capacités qui tombent plutôt bien pour le coup. En tête de liste, analyser les chiffres pour voir si oui ou non le modèle est viable, et offrir quelques pistes pour en améliorer la rentabilité. Et pour le moment, nous en sommes bien loin. Il va falloir cravacher dur pour que ça fonctionne, mais tout le monde est à pied d’oeuvre pour faire en sorte que ça soit le cas.

Car au-delà des compétences limitées, les difficultés sont énormes. Travailler avec la communauté n’est pas toujours aisé et il convient de s’en assurer la sympathie, sans quoi le risque est réel de retrouver le champ détruit au petit matin. Il n’y pas non plus vraiment de marché local pour le moringa actuellement. L’exportation est donc la meilleure option pour l’instant, mais le prix d’achat est autant bas que les critères de qualité sont élevés. Même si le moringa survit bien durant des périodes de sécheresse prolongées, celle en cours se fait de plus en plus menaçante pour la plantation. On attend la pluie avec impatience (sur un plan personnel aussi d’ailleurs, et je n’aurais jamais cru dire ça un jour). Si on ajoute à ça un système rongé par la corruption et une justice incapable de régler correctement les éventuels conflits, on se rend vite compte de l’ampleur de la tâche.

En résumé donc, un projet super intéressant et pertinent avec un impact potentiellement très positif, mais de nombreux challenges à relever, le tout avec en ligne de mire une production suffisante pour aux moins couvrir les coûts lorsque les bailleurs vont logiquement nous laisser voler de nos propres ailes. Du coup, « il n’ y a plus qu’à »!