Coup d’oeil dans l’univers carcéral

Se représenter une prison dans un pays en développement, c’est pour beaucoup l’occasion d’imaginer à peu de chose prêt à quoi ressemble l’enfer. D’une surpopulation carcérale battant tous les records à un niveau d’hygiène déplorable, en passant par un sentiment d’insécurité constant, tout semble s’accorder pour rebuter même les plus téméraires. En Afrique, l’Ouganda fait pourtant partie de ces exceptions dont de nombreux pays auraient tort de ne pas s’inspirer.

Qu’on se le dise en préambule, on y est cependant loin du confort d’un hôtel 5 étoiles. Un simple coup d’œil dans les baraquements où les détenus passent la nuit, avec en guise de matelas une couverture militaire aux allures de vieux torchons, suffit à se faire une idée des conditions. Sixièmes mondial au classement du magazine Forbes en termes de surpopulation carcéral avec un taux d’occupation de 293.2%[1], les geôles ougandaises débordent littéralement.

Le système de justice, trop lent car sous-équipé pour absorber la quantité de cas à traiter, génère un temps d’attente démesuré avant jugement. Et comme il n’est pas question de prendre le risque de laisser filer les prévenus, beaucoup passent des mois voire des années à attendre la décision des magistrats, qu’ils soient coupables ou non. La pauvreté dont souffrent de nombreux ougandais ne permettant guère l’usage de sanctions financières, le moindre petit larcin conduit inextricablement à revêtir l’emblématique uniforme jaune, caractéristique d’une mise au ban drastique de la société. La valse des prévenus va sans fin entre le poste de police et la prison, puis la prison et le tribunal, mais le rythme n’y est pas.

Tout n’est pas si sombre au royaume du châtiment, bien au contraire. Mon travail avec Advance Afrika m’en a ouvert les portes le temps de quelques formations en entrepreneuriat pour les jeunes détenus, afin de les préparer au mieux aux nombreux défis que leur réserve la réintégration auprès de leur communauté. J’ai donc eu l’occasion de voir de plus près comment les choses s’y passent et s’y vivent.

Le gouvernement ougandais, par le biais du service des prisons, met un point d’honneur à assurer le maintien d’une forme d’humanité en milieu carcéral. Preuve en est son ouverture d’esprit à l’idée que des ONG viennent s’en mêler. La société civile ne peut combler l’absence de fonds publics qu’à la condition que les institutions se montrent coopératives, d’autant plus lorsqu’il s’agit de prisons. Tous les pays en ce bas monde ne font pas preuve de cette ouverture d’esprit, loin s’en faut.

La cage à poule qui nous sert de salle de classe fait figure d’avant-poste de qualité pour observer ce qui se passe autour de nous, lorsque la fumée générée par les fours de fortune autour desquels s’affairent les prisonniers nous le permet. Les détenus les plus fortunés s’offrent en général les services des plus pauvres, qui endossent avec plaisir le rôle de cuisinier en échange de quelques shillings. Pour nourrir le feu, l’un d’entre eux se défoule à grand coup de hache sur une branche d’arbre. Un autre brûle du plastique pour faire démarrer un feu. Ils sont ici libres de cuisiner, et d’ainsi complémenter ce qui leur est fourni par le gouvernement.

Au centre de la cours, un gardien se frotte les tempes pour asséner un coup fatal à son adversaire embastillé lors d’une partie d’Awélé, célèbre jeu typiquement africain, le tout au son du groupe de musique qui s’active dans la cours voisine. Un autre se fait raser la tête par un détenu à l’ombre d’un arbre avec un rasoir à lame, scène qui pourrait facilement se transformer en prise d’otage et illustre à merveille la confiance et la relation amicale qui règnent entre les geôliers et leurs ouailles. Au quatre coin de la cours l’atmosphère en est presque apaisant, tiraillé par le contraste entre l’austérité des barbelés et la chaleur des sourires.

Les travailleurs sociaux, les ONG et quelques groupes religieux offrent plusieurs opportunités de formation aux prisonniers. Certains d’entre eux excellent dans la conception de toute sorte d’objets, qu’ils vendent ensuite aux abords du bâtiment. Compte-tenu des conditions, la réhabilitation fonctionne plutôt bien en Ouganda et l’impulsion donnée par le gouvernement y est sans doute pour beaucoup.

Le mal n’est pourtant pas traité à la racine. Chaque soir, au moment de quitter les lieux, je regarde passer d’un œil médusé un arrivage de nouveaux détenus en provenance du commissariat local. Les geôles semblent se remplir plus vite qu’elles ne se vident. Si la vie à l’intérieur est moins infernale que l’on pourrait penser, elle n’est évidemment guère souhaitable non plus. L’ensemble du système juridique et carcéral a encore définitivement beaucoup de progrès à accomplir, mais les choses vont dans le bon sens, signe plutôt encourageant dans une région du monde où les défis sont infinis.

[1] https://www.forbes.com/sites/niallmccarthy/2018/01/26/the-worlds-most-overcrowded-prison-systems-infographic/#2c1a3e161372