CoronaUganda#2 : le remède est-il pire que la mal ?

Mardi 14 avril, Mzee a parlé, après 90 minutes à tourner en rond. Les mesures drastiques prises par le gouvernement sont prolongées de trois semaines, au grand damne de millions d’Ougandais qui se demandent comment ils vont y survire, d’autant que la propagation du virus en Afrique subsaharienne laisse pour l’heure crédules les éminences les plus grises. Alors que les conséquences des mesures sont désormais létales, le virus n’a lui pour l’heure fait aucune victime en Ouganda et le nombre de cas officiels reste étonnamment bas. Il semble dès lors justifié de se demander si le remède ne serait pas pire que le mal, question à laquelle personne n’a évidemment la réponse, surtout pas nous.

Le « mystère » africain

Alors qu’on continue de prédire un massacre en Afrique subsaharienne[1], notamment en raison de la faiblesse des systèmes de santé (55 respirateurs en Ouganda, ça fait effectivement peu pour 40 millions d’habitants), les courbes de propagation virale restent suspicieusement plates. Evidemment, le peu de tests effectués ne permet sans doute pas d’avoir une image parfaite de la situation, quand bien même les capacités de test semblent s’accroitre. Cependant, si le nombre de personnes infectées était largement au-delà des chiffres officiels, les hôpitaux seraient déjà encombrés, or ce n’est pas plus le cas que d’habitude. De même, la théorie conspirationniste prétendant que les gouvernements cacheraient la réalité ne fait guère de sens.

Nombre de cas positifs sur 10 jours dans 5 pays africains

Un médecin à Gulu a très bien résumé la situation ougandaise dans un article très intéressant, que nous vous invitons à lire si vous êtes gourmands en détails (en anglais seulement). En gros, même si nous en sommes toujours au début de l’épidémie, le nombre de cas progresse bien plus lentement que prévu, et personne ne semble être en mesure de dire pourquoi. L’auteur de l’article, en précisant avec une humilité bienvenue en ces temps d’expertise généralisée qu’il ne s’agit ici que de postulats, passe en revue des explications possibles. De la météo aux mesures très restrictives prises bien plus rapidement qu’en Europe, en passant par la génétique et une sorte d’immunité développée à force de manger des chauves-souris d’être exposés à toute sorte de maladies, les explications possibles sont autant variées qu’hypothétiques.

Aucune preuve tangible ne vient pourtant étayer ces pistes et le mystère reste pour l’heure entier. Il est évidemment beaucoup trop tôt pour crier victoire et le temps ne tardera sans doute pas à nous offrir une réponse, que l’on souhaite bien-sûr positive, même si nous continuons de nous attendre au pire. Par contre, s’il est une certitude, c’est que les mesures mises en place pour lutter contre le virus font déjà des ravages dans le pays.

L’impact des mesures

Du jour au lendemain, ce sont en effet des millions de personne qui se sont retrouvées sans revenu, ou ayant vu celui-ci être drastiquement amputé. Sur le fil du rasoir en temps normal, sans possibilité d’épargne et aucun filet social, la question de savoir comment mettre quelque chose dans l’assiette n’a pas tardé à surgir. Si le gouvernement a promis de l’aide aux plus vulnérables, celle-ci reste modeste eut égard aux besoins réels, d’autant que la logistique nécessaire pour identifier et distribuer cette nourriture indispensable rend virtuellement impossible d’atteindre tous ceux et toutes celles qui en auraient besoin. Il s’agit d’un défi gigantesque qui, faute de moyens et déjà entaché de sordides affaires de corruption, ne pourra être que partiellement relevé.

A Gulu, la société civile s’organise, mais la lenteur bureaucratique met de sérieux bâtons dans les roues des plus motivés. Les ménages s’affolant de ne pas pouvoir survire lors des prochaines semaines s’accumulent. Gageons que la situation pourra se débloquer ces prochains jours et que les fonds déjà levés par de nombreuses personnes pour venir en aide aux plus vulnérables pourront atteindre leur cible. Les transports étant interdits, tout comme les distributions de nourriture sans approbation du gouvernement local, la chose s’annonce toutefois pour le moins compliquée.

Un autre effet désastreux des mesures qui a déjà fait beaucoup de victimes dans le pays tient justement dans les restrictions de déplacements imposées. Beaucoup de nécessiteux n’ont pas eu le temps de rejoindre un centre de santé et sans les soins dont ils avaient besoin, y ont laissé leur peau. Les femmes enceintes ne parviennent pas à atteindre les maternités et accouchent au bord des routes. Les nombreux réfugiés en Ouganda, déjà sur la brèche, vont eux-aussi en souffrir lourdement, déjà que l’aide alimentaire a été récemment coupée de 30% pour des raisons de manque de financement. Et ainsi de suite.

Le pire dans tout ça c’est encore de voir que les autorités locales n’hésitent pas à se couvrir de ridicule à la moindre occasion. En voilà pour preuve l’exemple suivant, rapidement relaté par les médias ougandais. Un politicien de la ville d’Arua n’a rien trouvé de mieux qu’harceler une infirmière et l’accuser de mettre la population en danger, après que celle-ci a poussé sur plus de 5 kilomètres une patiente en chaise roulante qui avait besoin de soins en urgence. Là où certains n’hésitent pas à donner de leur personne pour le bien-être de leurs semblables, d’autres illustrent sans se reposer une seconde l’infinie bêtise humaine. Tableau à la fois triste et encourageant, le pouvoir n’étant sûrement pas dans les mains où il devrait se trouver.

Infirmière houspillée pour avoir poussé une malade sur 5 kilomètres

Les moyens justifient-ils la faim ?

On pourrait encore continuer longtemps sur l’impact concret et potentiel des mesures mises en place. Tout comme on pourrait continuer longtemps de se demander pourquoi le virus ne semble pour l’heure pas s’imposer ici comme annoncé. Ajouté au fait que la distanciation sociale soit un privilège de riches (voir par ici pour un très bel article en anglais écrit par un partenaire d’Eirene Suisse sur la notion de « chez soi » dans un bidonville ougandais), le dilemme est bien réel. La réalité est que la situation est tellement complexe et inédite que personne n’a la solution miracle.

Pour l’heure, le gouvernement ougandais semble vouloir se débarrasser totalement du virus en mettant en danger une partie importante de la population. Si on peut difficilement leur reprocher de tout faire pour contenir la propagation du virus et qu’on est toujours plus malin après, lorsque l’heure du bilan sonnera, il sera bien difficile de savoir si les victimes des mesures actuelles en auront valu la peine.

 

[1] On va mettre de côté la République « Démocratique » du Congo, qui bataille aussi avec Ebola et une vilaine épidémie de rougeole, en plus d’une longue guerre à l’Est pour satisfaire à la cupidité occidentale et asiatique.