Chris

Les yeux rivés sur l’écran dans mon bureau, luttant contre la chaleur étouffante en cette saison sèche et les bronches constamment attaquées par la poussière générée par le trafic sur la route en terre avoisinante, j’ai eu l’agréable surprise de recevoir un visiteur inattendu. Extirpé de ma torpeur par un petit visage timide se dessinant discrètement dans le contour du pas-de-porte, je n’ai pas été directement en mesure d’y mettre un nom. « Encore un emmerdeur », me suis-je dit, jugeant à bien plaire et regrettant quasiment instantanément ces mauvaises pensées.

Il s’agit en fait de Chris, un ancien prisonnier qui avait pris part à la formation que j’ai donnée l’année passée en prison. Il a depuis été libéré et a monté son petit business d’élevage de poule, prenant grand soin de tenir une simple comptabilité de fortune comme stipulé par mes soins. Il passait dans le coin et voulait juste venir me remercier. Ca fait toujours plaisir de savoir qu’on a pu filer un coup de main à quelqu’un, d’autant que Chris est gentil comme tout, même s’il a dû faire une sacré connerie par le passé.

J’ignore l’exacte raison de son incarcération, mais il a passé 15 ans et demi derrière les barreaux, dont une bonne partie dans les « couloirs de la mort » de la prison de haute sécurité à Luzira, avant de voir sa peine réduite et s’être vu autorisé à la finir près de sa famille, à Gulu. Chris a l’air encore très jeune. J’imagine donc que l’imbécillité caractéristique des adolescents du monde entier, une enfance passée à fuir les groupes rebelles (les probabilités sont élevées pour qu’il ait lui même été enlevé et forcé à prendre les armes) et une pauvreté endémique auront eu raison de ses sentiments moraux et l’auront fait basculer du côté obscure, comme un ultime coup de grâce à une jeunesse déjà volée. Je trouve difficile de lui en vouloir pour ça, compte-tenu des circonstances. Et si ça se trouve, il a été accusé à tord, comme de nombreux tôlards qui surpeuplent les prisons ougandaises.

Faute de moyens, comme tant d’autres, il aurait silencieusement attendu dans ces mornes geôles, devenues son chez lui pendant si longtemps. Quoiqu’il en soit, coupable ou non, Chris a l’air bien dans ses bottes aujourd’hui. Il est satisfait de son petit business, et je lui souhaite tout le meilleur. J’espère qu’il repassera me dire bonjour de temps à autres, car il m’a rappelé merveilleusement bien pourquoi je transpire comme une bête toute la journée dans ce bureau: contribuer, comme je peux, à aider ceux à qui la vie n’a décidément pas fait de cadeaux.